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Comment expliquer la position française sur le nucléaire iranien ?

 

L’accord conclu avec l’Iran sur son programme nucléaire a été célébré en grande pompe. Beaucoup ont vanté la réussite de la diplomatie de John Kerry qui permettra sans doute une réouverture de l’Iran après une dizaine d’années de sanctions. De fait, on voit se dresser une liste de ministres étrangers qui annoncent chacun leur visite officielle à Téhéran dans les plus brefs délais. Malgré les protestations des conservateurs iraniens, Laurent Fabius aura aujourd’hui la tâche de représenter la France en visite officielle à Téhéran, un exercice difficile pour celui qui a incarné l’inflexibilité dans ce dossier. Mais comment expliquer que la France ait eu une position si rigide durant ces négociations ?

Une diplomatie française qui veut préserver son prestige malgré son déclin

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A l’origine, l’entame des négociations sur le nucléaire iranien naît en 2003 de la volonté de Jacques Chirac et de son ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin. Malgré la volonté de compromis, les discussions s’enlisent et ne donnent pas de résultats. A partir de 2007, la diplomatie française de Nicolas Sarkozy choisit de durcir le ton face à l’Iran et adopte une position qui mine progressivement la proximité d’antan. Dès lors, la position française ne bougera pas. Parallèlement, l’arrivée de Barack Obama au pouvoir permet de mettre un terme à l’expression « Axe du Mal » si désastreuse pour l’image américaine en Iran. Tandis que ce nouveau président veut progressivement renouer le dialogue avec l’Iran, l’arrivée de Rohani à la présidence iranienne en 2013 change la donne. Le chef d’Etat iranien veut sortir son pays des sanctions et puisqu’il ne peut plus s’appuyer sur la France au sein du format 5+1, il lui faut choisir l’interlocuteur si critiqué sous la présidence Ahmadinejad : les Etats-Unis.

Ainsi, la diplomatie française a vu s’échapper la maîtrise des négociations avec l’Iran. Elle est passée du statut d’interlocuteur privilégié, à un rang secondaire. Toutefois, elle reste membre du Conseil de Sécurité, elle conserve donc un fort pouvoir de nuisance. Sous la présidence Hollande, Laurent Fabius n’a pas hésité à rappeler régulièrement les exigences françaises, quitte à menacer de faire « capoter » les négociations. Il aura tenté ainsi de montrer à la scène internationale, et à ses concitoyens, que la diplomatie française ne se laisserait pas déposséder si facilement, qu’elle entendait rester une puissance de premier plan…

Le choix stratégique des pays arabes au risque de se priver du potentiel économique iranien

Avec les négociations, l’image de la France a été écornée en Iran. Même si le commerce est parfois loin des positions diplomatiques, il ne faut pas oublier que les pays du Moyen-Orient présentent la particularité d’avoir de forts secteurs publics, parfois plus que le privé. Par conséquent, les importations sont largement composées de commandes publiques, et sont généralement teintées de considérations politiques. En d’autres termes, la bonne entente diplomatique avec un pays permet de faciliter les carnets de commandes pour ses exportations. C’est ce pari qu’a fait la diplomatie française. Un pari qui semble gagnant pour l’instant si l’on regarde du côté des exportations d’armes. L’année 2015 est déjà historique et une commande des Emirats Arabes Unis est attendue pour cet automne.

Certes, le marché iranien accueillera sans doute des investisseurs français historiques tels que Total ou Peugeot, mais la chancellerie française a fait le pari que sa position diplomatique rapportera davantage de commandes publiques et privées dans les pétromonarchies, que si elle avait visé le marché iranien. Cela lui réussira d’autant plus qu’elle a réussi à se présenter comme la seule puissance occidentale à ne pas transiger avec les diplomates iraniens.

Diplomatie française VS diplomatie américaine ?

Ce pari audacieux n’est pas nouveau. Depuis 2003, la France n’a eu de cesse de toujours adopter le contrepied de la position américaine. Soyons clairs, le monde arabe a toujours été un terrain privilégié pour la diplomatie française et ses affaires économiques. Malheureusement, la puissance américaine y reste très présente et la concurrence est rude. Le rôle de la diplomatie française a donc souvent été de s’engouffrer dans les divergences entre les Etats-Unis et les pays arabes. La France entend donc profiter des « dommages » diplomatiques chez les pays du Golfe provoqués par la diplomatie américaine et son rapprochement avec Téhéran. Dans cette grille de lecture, on comprend un peu mieux pourquoi le Rafale a enfin réussi à s’y exporter après des années d’échecs face à la concurrence américaine.

En définitive, la diplomatie française fait preuve d’une relative honnêteté quand elle se présente comme préoccupée par les dangers d’un programme nucléaire militaire iranien. La vérité se trouve ailleurs. En prenant le contrepied de la diplomatie américaine au Moyen-Orient, il s’agit pour la France de tirer parti économiquement des écarts qui se creusent avec Israël et les pays du Golfe. Même si les Etats-Unis restent de loin le premier interlocuteur, la France veut se positionner en premier recours alternatif. Tandis que beaucoup de pays occidentaux misent beaucoup, peut-être trop, sur l’ouverture du marché iranien, la diplomatie économique française se concentre sur les puissances du Golfe.

About Corentin GUILBAUD

Etudiant en master à Sciences Po Toulouse. Passionné par la géopolitique et le Moyen-Orient, il est rédacteur pour les Yeux du Monde depuis janvier 2015.

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