Frappes occidentales en Syrie, ou la fausse responsabilité de protéger
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Frappes occidentales en Syrie, ou la fausse responsabilité de protéger

 

Dans la nuit du 13 au 14 avril, après plusieurs jours de tergiversations, les Etats-Unis, appuyés par les français et les britanniques, ont bombardé plusieurs sites soupçonnés d’abriter le programme chimique du régime syrien. Cette action punitive a lieu en réaction à l’attaque chimique présumée perpétrée à Douma, dans la Ghouta orientale, quelques jours auparavant. La Russie, l’Iran et Damas ont fermement dénoncé l’opération militaire des puissances occidentales. La Turquie, alliée des trois premiers dans le conflit syrien mais membre de l’Otan, a, quant à elle, salué cette action.

Frappes occidentales en Syrie, ou la fausse responsabilité de protéger
Moyens déployés et cibles visées le 14 avril

Une ligne rouge en dents de scie

Depuis 2012, les occidentaux, sous impulsion américaine, ont déterminé une ligne rouge à ne pas franchir pour Bachar el-Assad : le recours aux armes chimiques. Or, quand ces attaques se sont effectivement produites, les déclarations n’ont pas été suivies de faits. Le refus d’Obama d’intervenir en août 2013 après l’attaque chimique dans la banlieue de Damas en témoigne. La crédibilité de Londres, Paris et Washington a alors été largement questionnée.

Avec son intervention très médiatisée en avril 2017 en représailles à l’attaque au gaz sarin à Khan Cheikhoun, Trump se démarque clairement de son prédécesseur. On aurait pu penser que cela dissuaderait le régime syrien et ses alliés de réitérer ce genre d’action, mais il n’en n’a rien été. En effet, quel impact ces représailles pourraient-elles avoir alors qu’elles s’inscrivent hors de tout cadre stratégique ? C’est bien là la question qu’il faut se poser au lendemain des frappes occidentales du 13 avril dernier. En effet, cette intervention militaire, relayée par les occidentaux comme une action juste et un devoir moral, ne changera certainement pas la réalité sur le terrain.

L’absence de stratégie globale

L’omniprésence du sujet dans les médias une semaine avant le passage à l’action a largement pu laisser le temps à Damas de débarrasser les locaux visés. La détermination immédiate de Washington de frapper, la résolution affirmée de Londres de suivre le pas, le soutient hésitant de Macron et les discussions qui s’en sont suivies, ont pu permettre à Bachar el-Assad d’anticiper. Moscou affirme d’ailleurs que les sites étaient « vides de tout personnel et matériel ». Ainsi, même si les bases ont été détruites, il est permis de s’interroger sur l’efficacité réelle de cette destruction.

Il s’agit au moins de la quatre-vingtième attaque au gaz chimique en Syrie depuis 2013[1]. Quelle est donc la raison qui pousse au passage à l’acte soudain ? Et puis, pourquoi condamner fermement l’emploi de ces armes et laisser se perpétrer des massacres en toute impunité quand il s’agit d’autres ? Du côté des Etats-Unis, Donald Trump affirmait il y a quelques semaines encore qu’il voulait se désengager du conflit syrien. Le Royaume Uni, tout comme la France, n’a jamais vraiment pesé dans ce dossier.

L’action au nom du pouvoir

Alors, au-delà de la volonté supposée de protéger les populations, quels intérêts pour Washington et Londres ? Pour Theresa May, il s’agit d’un moyen de réaffirmer son soutien aux Etats-Unis en matière de politique extérieure et de servir l’intérêt national, à l’heure où l’affaire Skripal résonne encore [2]. Pour le président américain, ce serait une manière de détourner les regards des affaires internes dans lesquelles il est englué[3]. Cela n’est pas surprenant puisque son intervention, suite à l’attaque de Khan Cheikhoun, était étroitement liée à ses difficultés en matière de politique intérieure [4]. Cependant, l’arrivée de John Bolton au poste de conseiller à la sécurité nationale, le 9 avril dernier, n’est surement pas étrangère à cette nouvelle opération.

Concernant l’Elysée, nombre d’experts en relations internationales et de géopolitologues ont appelé à ne pas se joindre à ces frappes. Il s’agissait d’une opportunité de montrer que la France soutenait ses alliés tout en restant indépendante des Etats Unis. Cependant, Emmanuel Macron n’avait d’autre choix que d’intervenir puisqu’il ne cesse de répéter depuis sont entrée en fonction qu’il condamnera fermement tout franchissement de la fameuse ligne rouge. Y manquer aurait affaibli sa crédibilité sur la scène internationale, sur laquelle il s’efforce d’être omniprésent et pragmatique.

Contrairement à ses alliés américains et britanniques, Paris souhaite capitaliser ces frappes pour relancer l’action diplomatique sur le dossier syrien. La France travaille ainsi à un nouveau projet de résolution pour trouver une sortie à la crise syrienne, en se focalisant sur les volets chimique, humanitaire et politique. Le but est évidemment d’obtenir la coopération de la Russie sans qui rien ne saurai être possible à ce sujet, mais les négociations s’annoncent ardues.

Ainsi, les Etats-Unis et leurs alliés souhaitent démontrer tant bien que mal qu’ils ne sont pas totalement hors-jeu, alors que le conflit syrien est une illustration flagrante que les occidentaux ne sont plus les seuls maîtres des relations internationales. En effet, pour la première fois dans l’histoire moderne du Moyen-Orient, ils se retrouvent quasiment exclus des processus diplomatiques, dominés par les chefs d’Etats russe, turque et iranien.

[1] Le régime syrien a repris le contrôle de la Ghouta, Arte info, 12 avril 2018

[2] Sonia Delesalle-Stolper, Syrie: Theresa May, cheffe de guerre mesurée, Libération, 14 avril 208

[3] Natacha Tatu, Frappes en Syrie, Donald Trump, la tique Mueller et le faucon Bolton, L’Obs, 14 avril 2018

[4] Robin Korda, Frappes US en Syrie, les raisons qui ont poussé Trump à intervenir, Le Parisien 7 avril 2017

 

About Amélie METEL

Etudiante en master 2 coopération internationale à l’université Grenoble Alpes. Passionnée par la géopolitique, elle se spécialise dans l’analyse des conflits armés et la diplomatie.

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