Le Maroc intraitable sur sa souveraineté
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Le Maroc intraitable sur sa souveraineté

 

Le 1er mai, le Maroc rompt ses relations diplomatiques avec l’Iran au lendemain des révélations israéliennes sur le programme militaire iranien. Le jour même, Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères du Royaume chérifien, en déplacement à Téhéran, présente à son homologue Mohammad Javad Zarif des preuves de l’implication de la théocratie chiite, via son ambassade en Algérie et le Hezbollah libanais, dans le soutien militaire au Polisario. Les différents représentants des pays du Golfe entonnent alors leur approbation, et y décèlent une preuve supplémentaire de l’activité déstabilisatrice de l’Iran dans le monde arabe. Si certains observateurs y voient l’achèvement de l’influence des pétromonarchies dans la conduite des affaires extérieures du Maroc, il convient de nuancer cette vision en intégrant cette décision unilatérale dans un cadre plus large travaillé par des affrontements juridiques et commerciaux, avec l’objectif résolu de consolider une diplomatie multilatérale dévouée à l’intégrité territoriale du Royaume. Dans un communiqué du 20 mai, le Maroc condamne ainsi vigoureusement les actions de provocation récentes menées par le front indépendantiste dans la localité de Tifariti, à l’est de la ligne de défense ; La communauté internationale s’inquiète de cette brusque montée des tensions.

La diplomatie marocaine renforce sa présence en Afrique, marginalisant ainsi le Front Polisario

La rupture des liens diplomatiques avec l’Iran : un alignement ?

Le chef de file de la diplomatie saoudienne, Adel Al Jubeir, affiche son soutien quelques heures seulement après l’annonce marocaine. Sur son compte twitter, le ministre condamne fermement l’ingérence iranienne dans les affaires intérieures du Royaume marocain par l’intermédiaire de groupes terroristes. Les ministres des Emirats arabes unis et du Bahreïn, Anwar Gargash et Khaled Al Khalifa, dénoncent eux aussi l’ingérence iranienne, et appellent à une réponse collective des pays arabes. L’Algérie, le Hezbollah et l’Iran réfutent ces accusations qui selon eux seraient dénuées de fondements. Dans un entretien choc à l’hebdomadaire Jeune Afrique, Nasser Bourita dévoile pourtant des informations précises : « J’ai dévoilé à mon homologue iranien des noms de hauts cadres du Hezbollah qui se sont déplacés à différentes occasions à Tindouf (Camp du Polisario) à partir de mars 2017. Ils y ont rencontré des cadres dirigeants du Polisario, et même supervisé des entraînements et l’établissement d’installations. Il s’agit notamment de Haidar Sobhi Habib, responsable des opérations extérieures du Hezbollah, d’Ali Moussa Dakdouk, conseiller militaire de cette organisation, et de Haj Abou Wael Zalzali, responsable de la formation militaire et de la logistique. (…)  C’est bien l’ambassade iranienne à Alger qui faisait la liaison entre le Hezbollah, l’Algérie et le Polisario, à travers son « conseiller culturel », Amir Moussawi… »

Plutôt que de discuter la véracité de ces informations, il est intéressant de s’attarder sur les deux aspects de cette décision qui nous apparaissent fondamentaux : son imbrication dans la campagne de dénigrement de l’accord de Vienne et la place centrale qu’occupe l’ancien Sahara occidental dans la diplomatie marocaine.

  • Sur le premier aspect, le rapprochement avec les Etats de la péninsule arabique est notable. Depuis le déploiement de 1500 soldats au sein de la coalition internationale au Yémen en décembre 2015, le Maroc amorce un alignement significatif avec l’Arabie Saoudite et plus généralement les pays du Golfe. En avril 2015, Mohamed VI se déplaçait à Riyad pour le premier sommet de coopération entre le Maroc et les pays du Golfe. Moment historique pour sceller une alliance durable que le Maroc avait pourtant poliment refusé en 2011 au nom d’un non-sens géographique et de sa volonté de consolider avant tout l’union des Etats du Maghreb.  Lors de son allocution, le Roi Mohammed VI appuie sur la fraternité civilisationnelle, les enjeux sécuritaires communs et la nécessité de renforcer les mécanismes institutionnels. Le Roi va encore plus loin en affirmant que les partitions des Etats arabes sont des “complots” portés à l’encontre de la sécurité collective afin de “semer le désordre”. Cette stratégie visant à “faire main basse sur les pays arabes” dans un contexte de “nouvelles alliances et de redistributions des cartes” motive le Maroc à diversifier ses partenariats tant économiques que militaires. En intégrant sa décision de rupture avec l’Iran au nouvel axe stratégique d’endiguement de l’Iran (Washington, Ryad, Tel Aviv et Abu Dhabi) le Maroc espère décrédibiliser le front Polisario (et son soutien algérien) tout en s’attirant les faveurs de l’administration Trump. Pour rappel, le Maroc avait déjà rompu ses relations avec l’Iran entre 2009 et 2014 par solidarité avec le Bahreïn qualifié par l’Iran de “14 ème province iranienne”. WikiLeaks avait diffusé des câbles diplomatiques attestant d’une influence certaine des pays du Conseil de Coopération du Golfe.
  • Le second aspect consiste à souligner le place centrale qu’occupe la souveraineté territoriale sur le Sahara occidental dans la diplomatie marocaine. Ancienne colonie espagnole (départ en 1975) le Sahara occidental est un large territoire désertique aux riches ressources agricoles et côtières sur lequel le Maroc nie toute souveraineté au front indépendantiste du Polisario (Front populaire de Libération de la Saguia el Hamra et du Rio de Oro), soutenu corps et âme par l’Algérie. Hassan II, l’ancien monarque, pensait avoir réglé cette question en déclenchant le 6 novembre 1975 la Marche verte visant la reconquête du Sahara suite à l’avis consultatif de la Cour internationale de justice reconnaissant des liens d’allégeances historiques mais aussi un droit à l’autodétermination. Il n’en fût rien et le conflit reste toujours en suspens devant les instances internationales, empêchant dès lors toute coopération durable avec le voisin algérien.

Le droit international comme théâtre d’affrontements

Horst Koehler, l’ancien Président allemand, a été nommé en août 2017 envoyé spécial des Nations unies pour le Sahara occidental

Après 15 ans de disputes, le Maroc et la guérilla indépendantiste s’accordent en 1991 sur un cessez-le-feu, dont le respect est garanti par une mission onusienne (MINURSO) avec comme objectif la tenue d’un référendum d’autodétermination. Les négociations resteront lettre morte ; le statu quo perdure au grès des escalades répétées. Le vote, le 27 avril dernier, de la résolution 2414 du Conseil de sécurité des Nations Unies prolonge exceptionnellement pour six mois ce mandat d’ordinaire renouvelé chaque année. Cette résolution souligne qu’il convient de progresser vers une solution politique réaliste, pragmatique et durable ; et demande la reprise des négociations sans conditions préalables ainsi qu’une participation plus importante des Etats voisins dans le processus politique. L’Algérie est ici directement visée ; conséquence d’une forte pression diplomatique du Maroc depuis janvier dernier.  “L’Algérie a une responsabilité flagrante. L’Algérie finance, l’Algérie abrite, l’Algérie arme, l’Algérie soutient diplomatiquement le Polisario”, a écrit Mohammed VI au secrétaire général de l’ONU, António Guterres, dans un message qui lui a été remis mercredi 4 avril par le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita. Ces allégations font suite à des violations confirmées de plusieurs stipulations du cessez-le-feu. Par ailleurs, la récente résolution félicite à deux reprises le Maroc pour ses initiatives et son engagement de bonne foi dans la résolution du conflit.

Le Maroc manie donc à merveille les coulisses de la diplomatie pour faire valoir sa position sur le dossier sahraoui. En réponse, le Front Polisario multiplie depuis quelques années les recours devant les tribunaux pour faire reconnaître sa souveraineté sur les ressources présentes sur le territoire revendiqué. Initiée en 2012, cette stratégie s’accélère en 2017.  Le Polisario a dernièrement profité de l’affrètement d’un bateau par l’Office chérifien des phosphates, arraisonné à Port Elizabeth en Afrique du Sud, pour saisir un juge local estimant ce transport illégal. Les 55 000 tonnes de phosphates en provenance de Laâyoune ont ainsi été bloqués jusqu’au 7 mai dernier. Une procédure similaire aurait été diligentée au Panama, mais se serait soldée par un échec. Le contentieux le plus important porte sur les accords économiques liant le Maroc à l’Union européenne. En effet, La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) avait en décembre 2015 accueilli les demandes de l’organisation en demandant l’annulation de l’accord de libéralisation ; jugement confirmé le 21 décembre 2016 par ladite Cour en précisant que l’Accord est valide à condition qu’il ne s’applique pas au Sahara occidental. Le droit se fait ainsi le terrain d’une âpre lutte qui, au grès des recours et invocations des zones grises du droit international public, prolonge l’affrontement jusqu’à lors militaire et diplomatique. La récente contestation de l’accord de pêche entre l’Union européenne et le Maroc par l’ONG Western Sahara Campaign auprès de la CJUE vient confirmer cette jurisprudence.  Le 28 février, la Cour a donné suite aux appréciations de l’avocat général Melchior Wathele, en invalidant dans sa décision l’accord bilatéral en ce qui concerne les zones de pêche adjacentes au territoire du Sahara. Dans un entretien, l’avocat internaional Jean-Yves de Cara affirme que “ce procès n’est pas équitable et c’est d’autant plus grave, qu’en réalité, la Cour, sans compétence, porte atteinte à la souveraineté territoriale du Royaume du Maroc”.

Face à cette ingénieuse tactique, le Royaume du Maroc répond par une carte diplomatique aussi redoutable qu’imprévue : sa réintégration au sein de l’Union africaine. Le Maroc avait lors du XXème sommet de l’Organisation de l’Union africaine le 12 novembre 1984 claqué définitivement la porte de l’institution suite à la décision de l’Algérie (en réaction aux accords d’Oujda du 13 Août 1984 entre la Libye et le Maroc) de laisser de nouveau siéger ses protégés indépendantistes. Après 32 ans de politique de la chaise vide, le Maroc est prêt à reprendre ses responsabilités naturelles en pesant à l’intérieur des institutions. Amorcée par les discours de Kigali, cette réintégration pleinement effective depuis le 30 janvier 2017 vise à marginaliser définitivement le Polisario. Là où le Polisario pouvait encore déployer son influence, le Maroc lui coupe l’herbe sous le pied. Le 15 mai, le Maroc a d’ailleurs été élu rapporteur de la Commission de la justice et des droits de l’homme du Parlement panafricain. Cette commission avait longtemps été la chasse gardée des soutiens du Polisario. De plus en plus isolés sur l’échiquier international, les indépendantistes sahraouis voient leur influence s’effriter dans leur environnement régional. Depuis l’année 2000, notons que plus d’une trentaine de pays ont retiré leur reconnaissance à l’organisation.

Une décision pragmatique

L’alignement du Maroc sur la stratégie d’endiguement de l’Iran a donc tout d’une décision pragmatique et calculée. Que les accusations contre l’Iran soient vérifiées ou non, la manœuvre consiste à réaffirmer la souveraineté du Royaume sur une zone litigieuse importante historiquement et économiquement. En rangeant l’Algérie et le Polisario du côté de l’Iran, la diplomatie marocaine profite de l’impulsion unilatérale de l’administration Trump pour établir un rapport de forces favorable à l’international. Suite à la dernière résolution, la délégation américaine a ainsi critiqué le fait que le Conseil de sécurité a laissé le Sahara occidental devenir une opération de maintien de la paix qui ne correspond plus au contexte ; et estimé qu’après 27 ans, il fallait absolument sortir du statu quo. Le défilé du Front Polisario du 21 mai à Tifariti, célébrant le 45ème anniversaire de la lutte armée, pourrait être l’un des derniers. 

Sources

  • « Le Front Polisario fête ses 45 ans dans un climat de tension », Le Monde Afrique, le 22 mai 2018
  • « Les intérêts économiques du Maroc dans le viseur du Polisario », Le Monde Afrique, le 16 mai 2018
  • « Une guerre d’information autour de l’accord de pêche », Infoguerre, le 22 mars 2018
  • « Le Maroc africain : amorces d’un virage diplomatique ? », Sowt Al Arab, le 26 août 2016
  • « Entretien avec Nasser Bourita », Jeune Afrique, le 14 mai 2018
  • « Retour du Maroc au seine de l’Union africaine : quels enjeux ? »,  IRIS, le 2 février 2017
  • « L’offensive du Maroc contre l’Iran … et l’Union européenne », Orient XXI, le 11 mai 2018

About Yannis BOUSTANI

est étudiant à Sciences Po Paris en master de droit économique après une année d'échange au Liban. Passionné par la géopolitique, il développe un intérêt particulier pour le Monde Arabe, les nouvelles routes de la soie et le droit appliqué à l'intelligence économique.

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