Mourir pour Jérusalem à Gaza: le conflit israélo-palestinien s’aggrave
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Mourir pour Jérusalem à Gaza: le conflit israélo-palestinien s’aggrave

 
Gaza, le 14 mai 2018. Source: Paris Match.

Les tensions entre la bande de Gaza et l’Etat d’Israël ont atteint leur paroxysme ces derniers jours. Lundi 14 mai, plus de 60 Palestiniens ont été tués et 1400 blessés par balle[1] dans des affrontements avec Tsahal, l’implacable armée israélienne, lors d’une nouvelle journée de protestation dans la continuité de la « marche du retour », qui a débuté le 30 mars[2].

Cette journée est la plus meurtrière depuis 2014 dans la région. La manifestation qui a dégénéré était organisée dans le but de défendre le droit des Palestiniens à retourner sur leurs terres et de protester contre l’inauguration à Jérusalem du transfert de l’ambassade américaine. Cette démarche de rupture diplomatique intervient après des décennies de consensus international visant à installer les ambassades hors de la ville sainte, compte tenu de son statut contesté et de la persistance du conflit israélo-palestinien, dont l’issue est de plus en plus incertaine. Tandis qu’à Jérusalem, Donald Trump et Benyamin Netanyahou sont applaudis presque comme des « héros », les nationalistes palestiniens de Gaza portent leurs morts. Les deux parties donnent deux versions différentes dans l’attribution des responsabilités concernant le massacre du 14 mai : certains évoquent une provocation du Hamas (organisation islamiste au pouvoir à Gaza depuis 2007) qui a tenté de franchir et de détruire la frontière entre Gaza et Israël et d’autres dénoncent une riposte disproportionnée de l’armée israélienne à l’égard des manifestants. Le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a décidé l’envoi d’une mission d’enquête internationale, spécialisée dans les crimes de guerre, pour établir la vérification des faits[3].

Quel processus a bien pu aboutir à ces hostilités belliqueuses entre le Hamas et le gouvernement de l’Etat d’Israël ? Dans quelles conditions humanitaires et économiques se trouve aujourd’hui la population gazaouie ? La position dangereuse de Donald Trump est-elle sur le point d’ouvrir une nouvelle ère de déstabilisation au Moyen-Orient ?

Les violences meurtrières à Gaza ont provoqué peu de réactions de la communauté internationale qui a choisi la retenue face au conflit le plus complexe de toute l’histoire des relations internationales. Les palestiniens n’ont jamais semblé aussi isolés aux yeux du monde et Israël aussi protégé.

Gaza : une plaie ouverte au centre des relations internationales

Si l’espoir fragile d’une paix au Proche-Orient pouvait encore exister jusqu’au 14 mai dernier (jour anniversaire de la création de l’Etat d’Israël il y a soixante dix ans), l’inauguration du déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem est désormais entachée par la riposte de l’armée israélienne à Gaza. Donald Trump, qui vient arbitrairement de se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien et de rétablir les sanctions à l’encontre de l’Iran, choisit précisément le jour de commémoration de la Nakba (la « catastrophe » pour les Palestiniens, en référence à l’exode de 1948 lors de la première guerre israélo-arabe) pour célébrer la nouvelle ambassade à Jérusalem, alors que les Israéliens suivant le calendrier hébraïque honorent la création de leur Etat en avril.[4]

Pour mieux cerner les mécanismes de ce conflit singulier, il est essentiel de revenir sur son histoire à travers cinq dates décisives.

La première date renvoie au plan de partage imaginé par l’ONU à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et à la création de l’Etat d’Israël en Palestine le 14 mai 1948. En 1948, une première guerre israélo-arabe éclate, consacrant la victoire d’Israël. La seconde date fondamentale à retenir est celle de la guerre des Six Jours en 1967 où Israël sentant venir l’attaque égyptienne alliée à la Jordanie et à la Syrie remporte une nouvelle fois la victoire et occupe la Cisjordanie, Gaza, le plateau syrien du Golan et le Sinaï. Malgré les multiples résolutions de l’ONU, les territoires restent annexés et sont colonisés progressivement, toute la Palestine est désormais sous contrôle israélien. La troisième date à retenir, c’est celle de 1987 lors de la première Intifada (guerre des pierres) et de la création du Hamas, branche islamiste palestinienne de la confrérie des Frères Musulmans. Sa politique violente du rejet d’Israël s’oppose à la vision modérée du Fatah de Yasser Arafat. Ces divisions confortent Israël dans sa position de force, notamment chez les conservateurs qui ne veulent pas d’une solution à deux Etats. La quatrième date qui a marqué les esprits est celle des Accords d’Oslo en 1993-94, avec l’assassinat d’Yitzhak Rabin (Premier ministre israélien de l’époque) par un extrémiste juif en 1995. L’autorité palestinienne officiellement reconnue et dirigée par Arafat s’installe à Gaza.

La dernière date est celle en 2007 de l’élection du Hamas. A la suite d’une lutte politique prenant les traits d’une quasi guerre civile entre le Fatah et le Hamas, ce dernier prend le contrôle de la bande de Gaza. Le Fatah modéré dirigé par Mahmoud Abbas depuis 2005 est déplacé en Cisjordanie. L’Etat hébreu décide, pour affaiblir les islamistes du Hamas, de soumettre Gaza à l’embargo. Il ordonne la fermeture de tous les points de passage entre Gaza et Israël et limite drastiquement le nombre de produits autorisés à entrer sur le territoire. Ce blocus engendre l’asphyxie de cette enclave palestinienne en proie à une crise humanitaire plus que préoccupante.

Un isolement multidimensionnel

Si l’on visualise la bande de Gaza, on constate l’étroitesse du territoire : 6 à 12 kilomètres de large sur 50 de long, 360 kilomètres carrés pour près de deux millions d’habitants sur une terre hostile. Gaza n’est pas un Etat malgré ses frontières mais un territoire occupé depuis 1967 par Israël. En 2005 les colonies juives de Gaza sont démantelées et la totalité de la bande passe sous autorité palestinienne, sauf pour l’espace aérien, maritime et l’état civil. Commence alors une descente aux enfers avec un isolement multidimensionnel : diplomatique, économique, politique et terrestre.

Tout d’abord, du point de vue diplomatique et économique, les habitants de Gaza ont interdiction de se rendre en Cisjordanie alors que les accords d’Oslo font des deux territoires palestiniens une seule entité juridique.[5]  Les seules personnes qui peuvent circuler sont le personnel des organisations internationales et les urgences médicales. Gaza ne perçoit plus de droits de douanes et ne reçoit plus d’aide financière étrangère, notamment occidentale. Tous les tunnels de contrebande qui permettaient le passage de nourriture, de médicaments, de matériaux de construction et d’armes ont été techniquement neutralisés pour parfaire le blocus extérieur. Les quelques kilomètres de frontière au Sud avec l’Egypte sont également fermés.

Politiquement, le Hamas n’est pas reconnu par la communauté internationale qui l’a classé sur la liste des groupes terroristes. La restauration du pouvoir de l’Autorité palestinienne sur la bande de Gaza pourrait peut-être contribuer à apaiser les tensions. Un autre facteur en prendre en compte actuellement dans cette région stratégique où les divisions sunnites-chiites reviennent progressivement en force, c’est que l’axe prioritaire choisi est celui du « tous contre l’Iran »[6]. Un exemple notable est celui de l’Arabie Saoudite sunnite, qui détache son intérêt de la cause palestinienne en affichant clairement sa position aux côtés d’Israël face à « l’ennemi » chiite iranien.

Côté israélien, le verrouillage de Gaza est presque total. La frontière est doublée d’une barrière de sécurité et d’une zone tampon large de plusieurs centaines de mètres qui empêche les Gazaouis de cultiver leurs terres (un tiers des terres fertiles se trouve dans cette zone tampon surveillée militairement par Israël), dérogeant ainsi aux règles du droit international humanitaire. Il en est de même pour la zone de pêche fixée à 20 milles nautiques par les accords d’Oslo et ramenée arbitrairement entre 3 et 6 milles par Israël, ce qui ne permet pas à la ville de Gaza de nourrir sa population.

Prisonnière de tous bords sur ce territoire coupé du reste du monde, la population de Gaza au bord de l’implosion s’est lancée cette année dans une mobilisation pacifiste majeure qu’elle nomme « la grande marche du retour ». Chaque vendredi depuis le 30 mars dernier, de grandes mobilisations s’organisent le long de la clôture israélienne.[7] Les revendications portent sur la levée du blocus israélien, la récupération de la zone tampon indispensable à la survie des Gazaouis et l’éternel problème de la récupération des terres des réfugiés, confisquées mais jamais indemnisées par Israël contrairement à la résolution 194 de l’ONU en 1948 régulièrement relancée. A cela s’ajoute le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Cette décision unilatérale aggrave le conflit israélo-palestinien et risque d’embraser toute la région, très fragilisée par les jeux d’alliances religieuses.

Une redistribution dangereuse des cartes avec l’escalade Trump

La France et l’Union européenne ont rappelé à l’occasion de la « marche » le droit de manifester pacifiquement et ont appelé à la levée du blocus israélien. Elles ont aussi souligné la nécessité de la réouverture de pourparlers de paix et demandé l’ouverture d’une enquête indépendante sur les récents événements de Gaza tandis que les Etats-Unis refusent toute saisie du Conseil de sécurité de l’ONU[8].

En reconnaissant unilatéralement Jérusalem comme capitale d’Israël pour aller dans le sens de la politique de Benyamin Netanyahu et remercier l’électorat américain qui l’a élu, le gouvernement de Donald Trump vient une nouvelle fois de déstabiliser le Moyen-Orient et de raviver les risques d’escalade terroriste.[9] Les deux grandes questions des négociations : le statut international de Jérusalem ainsi que le projet de solution à deux Etats (l’un israélien et l’autre palestinien), sont à nouveau au point mort. La colonisation de la Cisjordanie va parallèlement se poursuivre.

L’ONU a réagi autant qu’elle le pouvait en préservant le cadre juridique du conflit et en rappelant le droit international[10]. En décembre dernier sur les quinze membres permanents et non-permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU , quatorze membres soit tous contre les Etats-Unis ont voté l’opposition au transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem.

Qui peut, maintenant que la tension est montée d’un cran, reprendre en main le rôle de médiateur ? Les regards se tournent vers la France car ce n’est pas la Russie, alliée de la Syrie et de l’Iran, ni la Chine opposée à Trump qui peuvent régler le conflit israélo-palestinien. Ni la Grande Bretagne, ancienne puissance coloniale en Palestine. La France, seul pays à représenter aujourd’hui fidèlement la diplomatie européenne au sein des membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, pourrait profiter de l’unilatéralisme américain grandissant pour donner à l’Europe économique sa chance de se construire enfin sur le plan politique.

En soutenant inconditionnellement Israël sans recul sur les conséquences de cette politique moyen-orientale, Donald Trump vient d’élever la violence à un niveau supérieur dont nul ne sait quelles seront les répercussions. Avec la guerre en Syrie, l’extension du conflit israélo-palestinien à tout le Moyen-Orient aurait des conséquences très graves pour la paix et la sécurité internationales.[11]

[1]  Juliette CERF, « Israël-Palestine: on peut dire maintenant de façon définitive qu’il n’y a plus de processus de paix », Télérama, le 16.05.2018.

[2] Piotr SMOLAR, « Les mots disputés de Gaza », Le Monde, le 24.05.2018.

[3] Yohan BLAVIGNAT, « Gaza; l’ONU vote l’envoi d’une mission d’enquête internationale », Le Figaro, le 18.05.2018.

[4] Guillaume GENDRON, « le deuil après le sacrifice de la jeunesse, Libération, le 15/05.18. http://www.liberation.fr/planete/2018/05/15/le-deuil-apres-le-sacrifice-de-la-jeunesse_1650347

[5] Comprendre les origines de la guerre à Gaza en cinq minutes, vidéo Le Monde, 31.07.2014.

[6] Céline LUSSATO, « Israël-Palestine : c’est tout le contexte moyen-oriental qui a changé », L’OBS, le 14/05/2018.

[7] « Comprendre les manifestations de la marche du retour à Gaza », CCDF Terre Solidaire, le 24.05.2018.

[8]« Comprendre les manifestations de la marche du retour à Gaza », CCDF Terre Solidaire, le 24.05.2018.

[9] Assiya HAMZA, « Proche-Orient : le processus de paix est mort »,  France24, le 16/05/18.

[10] Juliette CERF, « Israël-Palestine: on peut dire maintenant de façon définitive qu’il n’y a plus de processus de paix », Télérama, le 16.05.2018

[11] Céline LUSSATO, « Israël-Palestine : c’est tout le contexte moyen-oriental qui a changé », L’OBS, le 14/05/2018

About Raphaëlle MABRU

Raphaëlle MABRU est diplômée de Sciences Po Toulouse et d'un Master 2 "Géopolitique et Relations Internationales". Passionnée par l'actualité internationale et la protection des droits de l'Homme, elle est particulièrement intéressée par les enjeux au Moyen-Orient. Ses thèmes de prédilection portent sur la lutte contre le terrorisme et le renseignement. Elle a rejoint les Yeux du Monde en novembre 2017.

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