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Le Nil au coeur d’un accord historique

 

Lundi 23 mars 2015, l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie ont signé un accord de principe concernant la construction du plus grand barrage africain : le barrage éthiopien « Grande Renaissance ». Ce projet, débuté en 2013 par Addis-Abeba, est un sujet de discorde, un contentieux géopolitique qui envenime les relations entre l’Éthiopie et l’Égypte principalement. Le plus long fleuve du monde est l’objet des convoitises des grands États d’Afrique de l’Est qui en sont dépendants pour leurs approvisionnements en eau, en électricité et pour le développement de leur agriculture par l’irrigation.

Le bassin fluvial du Nil, le plus long fleuve du monde
Le bassin fluvial du Nil, le plus long fleuve du monde

Le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi, son homologue soudanais Omar el-Béchir et le Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn ont trouvé un accord de principe à Khartoum. Les négociations ont permis d’avaliser le projet de construction d’un barrage gigantesque, de 1 780 mètres de longueur et 145 mètres de hauteur. À terme, il devrait permettre à l’Éthiopie de produire 6 000 mégawatts d’hydroélectricité tout en offrant aux agriculteurs locaux la possibilité d’irriguer leurs cultures. Le coût de ce projet pharaonique s’élève 4,5 milliards d’euros environ mais la vente d’hydroélectricité aux pays voisins devrait faire rentrer environ 700 millions d’euros annuels dans les caisses d’Addis-Abeba. L’accord a été possible car l’Éthiopie a fourni des garanties aux autres États nilotiques. Au Soudan, Desalegn s’est engagé à fournir de l’électricité à un prix préférentiel. Quant à l’Égypte, il a promis que ce barrage colossal ne diminuerait aucunement le volume d’eau annuel que reçoit le pays, soit environ 55 milliards de m3 d’eau. La transparence semble avoir été un élément déterminant dans ce succès hydrodiplomatique.

Rappelons la configuration géographique du bassin du Nil. Le Nil Bleu prend sa source dans les hauts plateaux éthiopiens notamment dans le lac Tana tandis que le Nil Blanc prend sa source dans le lac Victoria (Ouganda, Kenya et Tanzanie). Les deux principaux affluents du Nil se rejoignent à Karthoum, capitale du Soudan, puis le fleuve traverse l’Égypte pour déboucher sur la mer Méditerranée. Par conséquent, l’Éthiopie possède un avantage stratégique car il s’agit d’un pays d’amont. Au contraire, le Soudan et l’Égypte se situent en aval. Ils sont donc complétement dépendants des pays d’amont comme l’Éthiopie quant à leur approvisionnement en eau. Et pour cause, 85 % des eaux du Nil en Égypte proviennent du Nil Bleu et donc de l’Éthiopie.

La maîtrise de l’eau, un enjeu géopolitique vital pour l’Égypte

Le Nil fournit aujourd’hui plus de 90 % des besoins en eau des 85 millions d’Égyptiens. L’enjeu est si vital que le pays des pharaons avait déjà signé 2 accords avec le Soudan concernant le partage des eaux du Nil, en 1929 (11/12 des eaux pour l’Égypte) et en 1959 (2/3 pour l’Égypte). Jusqu’à mars 2015, l’Égypte s’arqueboutait sur les « droits acquis » sur les eaux du Nil lors de l’accord de 1959 ; un accord qui excluait l’Éthiopie au nom de la sécurité nationale hydraulique égyptienne. Le Nil demeure la base de presque tout en Égypte : eau, agriculture, industries, urbanisation, électricité, voies de communication, tourisme… Sans le Nil, il n’y a tout simplement plus d’Égypte et c’est pourquoi l’ex-président égyptien Morsi laissait présager une possible guerre de l’eau contre l’Éthiopie en juillet 2013, à la suite des premiers chantiers éthiopiens de dérivation du Nil Bleu. Des menaces prises au sérieux étant donné le différentiel de hard power des 2 États : le budget de défense égyptien est de 5,28 milliards de dollars tandis que celui de l’Éthiopie est quinze fois moindre (environ 350 millions de dollars).

La Convention des Nations unies sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation, adoptée à New York en 1997 mais entrée en vigueur seulement le 30 mai 2014 grâce au 35ème État signataire, devrait favoriser l’hydrodiplomatie et le partage des eaux de manière équitable entre les États. Néanmoins, cette convention n’est pas contraignante et ne modifie en rien les accords trouvés précédemment. De toute façon, l’Égypte et l’Éthiopie se sont abstenues de la signer…

About Rémy SABATHIE

Rémy Sabathié est secrétaire général des Yeux du Monde. Analyste en stratégie internationale et en cybercriminalité, il est diplômé de géopolitique, de géoéconomie et d'intelligence stratégique.

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