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Rien ne va plus entre Washington et Ankara

 
Entre les présidents Trump et Erdogan le ton monte

Les États-Unis ont annoncé dimanche 8 octobre leur décision de ne plus délivrer de visas aux ressortissants turcs , ce qui a incité le gouvernement turc à prendre une mesure similaire. Officiellement alliés au sein de l’OTAN, les deux États ont multiplié les sujets de friction ces derniers temps, que ce soit au sujet de la guerre civile syrienne ou des relations avec la Russie.

La décision américaine fait suite à l’arrestation d’un employé turc du consulat américain d’Istanbul au motif qu’il serait lié au prédicateur Fethullah Gülen, exilé aux Etats-Unis, et désigné par Ankara comme le commanditaire de la tentative de coup d’Etat en juillet 2016. Le président Erdogan a ainsi dénoncé la présence au sein de l’ambassade américaine d’éléments « infiltrés » qui auraient partie liée avec les putschistes. Ce différend en rapport avec le coup d’Etat avorté apparaît comme la partie émergée de l’iceberg des frictions existant entre la Turquie et ses alliés occidentaux.

Alliés depuis l’entrée de la Turquie dans l’OTAN en 1952, les deux pays ont peu à peu pris leurs distances depuis la fin de la Guerre froide. Si la Turquie a rejoint sans hésitation la coalition occidentale lors de son intervention en Afghanistan, elle n’hésite plus depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP (Adalet ve Kalkinma Partisi – Parti de la justice et du développement) du président Erdogan à marquer son indépendance d’action vis-à-vis des Etats-Unis, notamment au Moyen-Orient. La Turquie a rompu en 2010 avec Israël, allié traditionnel des Etats-Unis dans la région. Elle a également œuvré aux côtés du Brésil en 2010 pour éviter à l’Iran de nouvelles sanctions. La Turquie mène ainsi au Moyen-Orient une politique de prestige qui s’inscrit dans la continuité de l’empire ottoman. Il s’agit également pour elle de ne plus servir d’avant-poste de la superpuissance américaine au Moyen-Orient; la Turquie se voit en effet davantage en porte-parole du monde musulman au milieu du camp occidental. Enfin, la Turquie se doit de défendre ses intérêts dans la région, en particulier en ce qui concerne la question kurde. Du côté des Etats-Unis, c’est la dérive islamiste et autoritaire de l’AKP qui inquiète.

La crise syrienne a mis en évidence des différends stratégiques

Avec la crise syrienne, l’antagonisme entre États-Unis et Turquie ne fait que se renforcer. Ainsi, si les deux Etats ont soutenu d’abord l’opposition à Bachar El-Assad, la Turquie s’est rapproché de mouvements islamistes proches d’Al-Qaida, tandis que les États-Unis ont pris fait et cause pour les Kurdes syriens. Or les États-Unis ne peuvent se permettre un essor d’Al-Qaida en Syrie, même à l’heure où l’ennemi numéro 1 est Daesh. De son côté, la Turquie craint que le soutien américain aux Kurdes ne donnent des ailes à sa propre minorité kurde. Si le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan s’est d’abord efforcé d’aplanir les relations avec sa minorité kurde dans le but d’améliorer les relations avec l’UE, il a dernièrement pris ses distances avec cette politique. Or, le PYD, le parti kurde syrien, dont la branche militaire reçoit maintenant officiellement des livraisons d’armes de la part des États-Unis, est très proche du PKK turc (parti kurde de Turquie, considéré comme une organisation terroriste). Les leaders de l’AKP craignent que le renforcement des Kurdes syriens et l’extension du territoire qu’ils occupent ne puissent servir de soutien et de base arrière au PKK. C’est pourquoi, la Turquie s’est engagée dans la voie d’un rapprochement paradoxal avec la Russie de Vladimir Poutine, qui s’est concrétisé par l’accord d’Astana auquel a également participé l’Iran. Cette décision, qui contribue à réduire le rôle des États-Unis dans la région, s’inscrit également dans la volonté d’autonomisation de la politique étrangère néo-ottomane turque.

L’alliance turque reste nécessaire pour les États-Unis

La rhétorique turque visant à dénoncer la présence du prédicateur Fethullah Gülen aux États-Unis et l’escalade actuelle participe de cet éloignement stratégique. Elle a surtout un rôle politique : le gouvernement turc cherche à donner des signaux nationalistes et à réveiller l’antiaméricanisme latent en Turquie en sous-entendant que les États-Unis seraient complices de la tentative de coup d’État s’ils ne coopéraient pas avec la justice turque. Si les États-Unis ont répondu vigoureusement à ces accusations, ils peuvent néanmoins difficilement se passer de l’alliance turque. La Turquie reste pour les États-Unis un poste avancé au Moyen-Orient, notamment avec la base d’Incirlik. De plus, la Turquie possède une position stratégique sur les routes du pétrole et du gaz : l’oléoduc BTC (Baku-Tbilissi-Ceyhan) joue un rôle clef dans les efforts des Américains pour contourner la Russie.

About Adrien VILLARD

Etudiant à HEC Paris, ancien élève de prépa ECS au Lycée Privé Sainte-Geneviève à Versailles

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2 comments

  1. Merci pour cet article. Je réagis a « L’alliance turque reste nécessaire pour les Etats-Unis ».
    J’ai plutôt l’impression que les USA ont depuis longtemps souhaité de désengager de ses accords avec la Turquie, suivant une politique de retrait progressif de la zone, économiquement et au niveau société en refilant la patate chaude aux européens et pour le reste la situation est floue encore pour donner d’autres exemples précis et valides.

    Je crois que les tensions et les réponses molles de la part des USA, viennent surtout d’un consensus international de ne surtout pas prendre de décision importante vis à vis de la Turquie tant qu’Erdogan est en poste.
    Qu’en pensez vous?

    Avec l’arrivée des russes, les tentatives de rétablir d’empire ottoman, et le rapprochement vers les brics, les occidentaux ne disent pas plutot super?
    Qu’en pensez vous?

    • Bonjour Youpi,

      merci beaucoup pour votre commentaire. Il est vrai que les Etats-Unis cherchent à moins s’impliquer dans la zone et que les liens jusqu’alors forts bien que non dénués de frictions se sont distendus. De plus, avec le tournant autoritaire du régime les Etats-Unis, et particulièrement l’administration Obama, ont plus de difficultés à s’accommoder du régime turc. L’attitude de l’Allemagne, et la nomination possible de Cem Özdemir au poste de ministre des affaires étrangères, montre effectivement que c’est tout le camp occidental qui a des difficultés dans son approche avec Ankara.

      Toutefois, ce dernier paragraphe visait davantage à montrer que les Etats-Unis ont de nombreux intérêts dans la région qu’une bonne entente avec la Turquie contribuerait à mieux défendre. Que ce soit concernant le conflit syrien, les problèmes dans le Caucase ou l’accès au pétrole de la Caspienne. Ainsi, Etats-Unis et Turquie sont assez d’accord sur de bonnes relaions avec la Géorgie par exemple. De plus, l’entente entre Poutine et Erdogan apparaît à mes yeux comme un accord de circonstance. En effet, les intérêts géostratégiques des deux puissances ont toujours divergé sur de nombreux points au cours des siècles: la Russie impériale a toujours tenté de prendre possession détroits pour avoir accès ax mers chaudes, et le Caucase a également été un important sujet, que ce soit à l’époque impériale ou soviétique. Je ne crois donc pas qu’il soit dans l’intérêt des Etats-Unis d’abandonner ses liens étroits avec la Turquie. Mais vous avez raison de souligner que la perception que les pays occidentaux en ont, et en particulier les Etats-Unis, qui cherchent à se désengager, n’est pas forcément celle-là.

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