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Migrations en Amérique Latine : évolutions et nouvelles réalités

 

Depuis plusieurs années déjà, les flux migratoires en Amérique latine connaissent d’importants changements. Les flux intra-régionaux augmentent, contrairement aux destinations traditionnelles, telles que les États-Unis ou le Canada, favorisés par les modalités d’intégration régionale et de libre-circulation mises en place par les États.

Les Etats du sud des Etats-Unis, principales destinations des immigrés latino-américains

Pour reprendre les mots du prix Nobel de Littérature péruvien, Mario Vargas Llosa, « la richesse de l’Amérique latine tient au fait d’être beaucoup de choses à la fois, ce qui fait d’elle un microcosme dans lequel cohabitent presque toutes les cultures du monde ». L’histoire de l’Amérique latine est en effet intimement liée au fait migratoire, depuis l’arrivée de ses premiers habitants à la vague européenne du début du XXe siècle, en passant par la colonisation ibérique. Avec le temps, les dynamiques migratoires ont connu de profondes mutations. Il faut dire que la proximité culturelle et linguistique entre les pays latino-américains favorise grandement la perméabilité migratoire, rendant l’insertion professionnelle et l’intégration citoyenne plus facile. Par exemple, pour ce qui est des États-Unis, le fait que les États du Sud comptent une part croissante de population dite latino est un facteur non-négligeable au moment où une famille se décide à entamer une nouvelle vie dans la Sun Belt. Cet état de fait et la situation de première puissance économique mondiale ont presque naturellement fait des États-Unis le premier pôle d’attractivité pour les migrants latino-américains.

Depuis plusieurs années, la situation économique en Amérique latine est difficile : le Venezuela et le Brésil traversent de graves turbulences politiques et économiques, de nombreux pays ont vu leur croissance s’effriter (Chili, Mexique) avec la diminution de la demande chinoise et des prix de certaines matières premières, tandis que certaines catastrophes naturelles ont entraîné des mouvements de population non-négligeables. Comme la totalité du reste du monde, l’Amérique latine voit donc augmenter le nombre de personnes décidant de s’installer dans un autre pays.

Le durcissement de la politique migratoire étasunienne a donné lieu à une recomposition des flux migratoires latino-américains

Néanmoins, la politique adoptée depuis le début du XXIe siècle par les États-Unis, qui a trouvé un écho encore plus fort avec l’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump et son projet d’un mur à sa frontière méridionale payé par le Mexique, a largement impacté le flux de migrations vers ce pays : l’immigration illégale y est ainsi passée de 1,6 millions d’individus en 2000 à 331.000 en 2015. De fait, on peut observer les prémices d’une « remigration » à destination du Mexique, puisque sur la période 2009-2014, un millions de Mexicains sont retournés dans leur patrie, tandis que 830.000 se sont rendus au Nord du Río Grande. De plus, la crise traversée par l’Espagne a aussi eu comme conséquence d’amoindrir les flux vers ce pays, pourtant l’une des destinations privilégiées des immigrés en provenance d’Amérique latine.

De nouveaux flux migratoires au sein d’une région en mutation

La conjonction de ces facteurs a pour conséquence une dynamique en faveur des flux migratoires intra-régionaux, qui tend à s’amplifier : en 2015, 66% des migrants internationaux en Amérique latine provenaient d’un pays de cette région. D’ailleurs, elle ne reçoit que très peu de réfugiés en provenance du Moyen-Orient. De façon curieuse, c’est le Chili – pourtant traditionnellement moins ouvert que ses voisins tels que l’Argentine ou le Brésil – qui a émergé sur la période 2010-2015 comme le pays ayant connu la hausse la plus forte en terme d’immigration, proportionnellement à sa population. Selon la Commission Économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), la population immigrée au Chili aurait augmenté sur la période donnée d’une moyenne de 4,9% par an, contre 4,2% pour le Mexique et 3,8% pour le Brésil. La consolidation d’organisations régionales favorisant la libre-circulation telles que l’Unasur, le Mercosur et la Communauté Andine des Nations (CAN) ont aussi permis aux immigrés de s’installer plus facilement dans les pays voisins.

En termes quantitatifs, c’est le Mexique qui continue de concentrer la majorité des flux, mais ceux-ci se sont radicalement transformés. Ainsi en Argentine 4,6% de la population est étrangère, et récemment, ce sont surtout des personnes en provenance de Chine ou de République Dominicaine qui sont venues s’installer en nombre, tandis qu’au Brésil, la tendance est à un apport migratoire en provenance de Bolivie ou d’Haïti. Autre transformation récente : alors que pendant longtemps la Colombie a vu beaucoup de ses nationaux fuir le conflit armé, les améliorations récentes concernant la question des FARC et la stabilité économique font que ce pays devient, petit à petit, une terre d’immigration. Le pays vit d’ailleurs une crise frontalière avec son voisin, le Venezuela, puisque ce dernier connaît une puissante vague d’émigration, des milliers de vénézuéliens fuyant la crise et souhaitant s’approvisionner en denrées de première nécessité, qui font de plus en défaut. Pour ce qui est de la région Amérique centrale-Caraïbes, le défi de beaucoup d’États est la gestion de l’immigration illégale, dont de nombreuses familles fuyant la violence régnant dans la région, et des cartels qui s’occupent de ces mouvements à destination du nord du continent. On le voit donc, les migrations latino-américaines recouvrent des réalités diverses et sont entrées dans un processus de mutation depuis le début du siècle : reste à savoir si ce mouvement s’amplifiera dans les années à venir ou commencera à se tarir. 

About Lucas MAUBERT

Diplômé de Sciences Po Rennes, spécialisé en histoire des relations internationales et particulièrement en Amérique du Sud. Membre des Yeux du Monde depuis mai 2016.

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