Trump suspend un pilier de la relation américano-pakistanaise
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Trump suspend un pilier de la relation américano-pakistanaise

 

Début d’année vacillant entre le Pakistan et les États-Unis. Après avoir suspendu le 31 août une partie  de l’aide militaire, correspondant à 255 millions de dollars, le gouvernement américain vient d’annoncer un nouvel gel. La somme exacte n’a pas encore été annoncée, mais les experts estiment que cela pourrait correspondre à quelques 900 millions de dollars. Cette totalité inclut 255 millions de dollars dû au Pakistan pour le matériel militaire et environ 700 millions, devant être attribués au Fond de soutien de la coalition. Cette aide est au fondement de la relation bilatérale entre les deux puissances nucléaires, et ce depuis plusieurs décennies. 

Le président américain Donald Trump

Une relation instrumentalisée

La relation unissant le Pakistan aux États-Unis repose sur une logique transactionnelle et des considérations financières. Cette logique est fondée sur des intérêts géostratégiques et militaires permettant un échange de services entre ces deux acteurs. Ce type de relation s’est imposé dans les années 1950, lorsque les États-Unis se sont appuyés sur le Pakistan afin de contenir la vague communiste. L’invasion soviétique de l’Afghanistan en décembre 1979 a permis de renforcer et de souder cette collaboration. Les États-Unis ont ensuite établi un partenariat avec l’allié pakistanais afin de lutter contre les groupes terroristes présents à la frontière afghano-pakistanaise et dans les zones tribales pakistanaises, dont Al-Qaïda et les talibans. En échange d’une aide financière conséquente, les Pakistanais ont ainsi offert un appui logistique décisif aux Américains afin de mener la guerre en Afghanistan et contenir le développement du terrorisme en Asie centrale.

Le rapprochement avec le voisin indien

La visite de Bill Clinton en Inde en 2000 marque un tournant dans la relation américano-indienne, et une préoccupation grandissante de la part du gouvernement pakistanais. Depuis, les signes de partenariat sont nombreux allant des manœuvres militaires conjointes instaurées par les deux pays à la consolidation de leur entente à travers le domaine du nucléaire civil. Georges Bush a ainsi reconnu un statut d’exception à l’Inde en autorisant des transferts sensibles alors que le pays n’avait pas signé le Traité de non-prolifération des armes nucléaires.
Ce rapprochement est important pour comprendre l’inquiétude d’Islamabad. En effet, le Pakistan s’appuyait sur son allié américain afin de contrer l’Inde. La rivalité avec son voisin est toujours prégnante, et le désir de tenir en retrait la puissance indienne du territoire afghan pousse également le Pakistan à entretenir des relations ambiguës avec les talibans en Afghanistan.

« Le double langage pakistanais »

Le gouvernement américain accuse les responsables pakistanais de négligence et de complaisance face à ces groupes. La question de la manière dont le Pakistan lutte contre les groupes islamistes est remise en question, de même que celle de la gestion des zones tribales pakistanaises. En effet, un nombre important de talibans et de cadres d’Al-Qaïda se serait réfugié dans ces zones, appelées FATA (Federally Administered Tribal Areas). Le Pakistan a lancé une opération en 2014 au sein de ces zones, et affirme avoir éradiqué les bases arrières de ces groupes.

Les relations entre les deux pays se sont dégradées depuis le 11 septembre 2001 et le mandat de Barack Obama a marqué un tournant important. Le Partnership with Pakistan Bill défendu par l’administration Obama visait à promouvoir une « relation soutenue, de long terme et multidimensionnelle avec le Pakistan ». L’idée étant de participer au développement économique et social du pays, et non plus seulement de s’intéresser à l’aspect sécuritaire. Un budget de 1,5 milliards de dollars est alloué à ce nouvel objectif, pour une durée de cinq ans. Parallèlement, l’aide financière de l’armée pakistanaise se voit imposer certaines conditions, dont celle d’apporter la preuve qu’elle mène des « efforts concertés » avec les États-Unis dans sa lutte terroriste.

Cette aide financière sera réduite quelques années plus tard, suite à l’opération Geronimo. Après plusieurs années de traque, les services secrets américains repèrent Ben Laden et sa famille dans la ville d’Abbottabad au nord du Pakistan. Le gouvernement américain souhaite comprendre la présence de Ben Laden sur le territoire pakistanais et s’interroge alors sur la fiabilité de leur allié. Suite à cet épisode, l’administration d’Obama va réévaluer l’aide américaine, qui sera réduite d’un tiers, soit environ 800 millions de dollars.

Une aubaine pour la Chine

En Asie du Sud, le vainqueur de cette décision est certainement la Chine. En coupant cette aide, et en rompant ainsi le partenariat traditionnel avec le Pakistan, Trump pourrait pousser le pays dans la sphère d’influence de Pékin et de Moscou. La Chine a d’ores et déjà pris la défense du Pakistan, en reconnaissant la « contribution exceptionnelle » du pays dans la lutte contre le terrorisme. Le retournement de Trump arrive à un moment opportun pour la Chine qui a signé un contrat en 2015 avec le Pakistan, visant à établir un « corridor économique ». Cet accord permettra à la Chine d’acheminer directement ses marchandises jusqu’à l’océan Indien, tout en s’approvisionnant en hydrocarbures. Accord stratégique pour la Chine, qui lui permet de s’offrir un accès à l’océan Indien. Ce corridor fait partie des nouvelles routes de la soie prévues par le président Xi Jinping en 2013.

Si le gouvernement pakistanais a déclaré qu’il était trop tôt pour évaluer les conséquences de cette décision, une confrontation avec Washington isolerait le Pakistan, et augmenterait la dépendance du pays vis-à-vis de la Chine. Ce possible rapprochement entre le Pakistan et la Chine ne peut être bénéfique pour les intérêts américains dans la région, notamment en ces temps de regain de tension avec l’Iran, et d’échec militaire en Afghanistan. Le Pakistan, qui contrôle la seule ligne d’approvisionnement de l’Afghanistan, pourrait quant à lui faire pression sur les États-Unis en fermant cette voie terrestre permettant les approvisionnements américains à Kaboul.

About Philippine SOTTAS

Étudiante en master de Politique comparée à l'Université de Bordeaux. Particulièrement intéressée par l'étude des régimes politiques et le Moyen-Orient.

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