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La Grèce va-t-elle sauver l’Union Européenne ?

 

Titre surprenant. Mais la crise qui secoue depuis plus de cinq ans la Grèce est avant tout une crise du projet européen. De son issue dépendra donc l’avenir de l’Union Européenne (UE). Les déboires athéniens actuels renvoient l’UE à ses vieux démons de faiblesses démocratiques, de lacunes en matière de défense et d’immigration et surtout, de la difficile – sinon de l’impossible – mise au pas de 19 économies à la monnaie unique. L’aveuglement des dirigeants européens face à la situation se mesure à l’aune de ces assemblées Eurogroupe (la réunion mensuelle des pays de la zone euro), toutes plus infructueuses les unes que les autres, pour tenter de sortir un pays d’une crise qui le dépasse. Le risque de voir la Grèce quitter la zone euro (le « Grexit ») a affolé à plusieurs reprises les marchés financiers mondiaux. Pourtant, Bruxelles semble vouloir à tout prix éviter pareil scénario. Pourquoi  se refuse-t-on encore aujourd’hui à sortir un pays de la zone euro ? Quelles sont les vraies questions que sous-entend, pour l’avenir de l’UE, le sort de la Grèce ?

La question de fond pour l'Union Européenne est-elle de savoir si la Grèce doit rester ou non dans la zone euro ?
La vraie question pour l’Union Européenne est-elle de savoir si la Grèce doit rester ou non dans la zone euro ?

Pourquoi l’Union Européenne ne veut pas d’un « Grexit » 

En premier lieu pour ne pas risquer la contagion. Si l’on considère aujourd’hui  que la croissance repart en Espagne, en Italie ou au Portugal, des déséquilibres profonds persistent (24,5% de chômage en Espagne et plus de 14% au Portugal fin 2014*) dans ces « vieux pays » européens, au même titre que l’est la Grèce. De son côté, la Croatie, dernier entrant dans l’Union, qui sera selon les traités obligée d’adopter sous peu la monnaie unique, entamait en janvier sa sixième année consécutive de récession, et affichait un taux de chômage de 17,3% fin 2014*. N’oublions pas de plus qu’une sortie de la Grèce de la zone euro arrimerait, dans les mentalités de tous les pays membres, l’éventualité que cela se reproduise pour les pays restants les plus fragiles. Et les marchés financiers auront tôt fait de reporter la pression exercée sur la Grèce à d’autres pays qui se retrouveraient dans le collimateur du FMI et de la BCE. Une réaction en chaîne catastrophe ne peut donc être envisagée pour les dirigeants européens.

En second lieu, pour des raisons économiques simples. La sortie de la zone euro n’étant pas prévue par les traités européens, la Grèce pourrait simplement négocier l’abandon de sa dette libellée en euros pour ensuite mettre en place, progressivement, une nouvelle devise. Ce scénario d’abandon total de la dette grecque, s’il reste peu probable, est néanmoins envisagé, notamment par l’Allemagne qui détient près de 50 milliards d’euros(1) de la dette grecque.

En troisième lieu pour des raisons idéologiques moins évidentes à première vue. La sortie de la Grèce de la zone euro s’apparenterait pour les observateurs extérieurs à l’effritement du projet européen. Les Etats-Unis – pourtant initiateurs du rapprochement européen à l’après-guerre par le biais du plan Marshall – ont toujours nourri une certaine méfiance avouée à demi-mot à l’égard des dynamiques de regroupement interétatiques qui pourraient, d’une manière ou d’une autre, faire de l’ombre à Washington (l’objectif « caché » du plan Marshall était d’ailleurs de créer, en Europe, un bloc d’opposition au bloc soviétique dont l’expansion inquiétait les Etats-Unis). Il faut bien reconnaître que l’administration américaine s’est toujours plus ou moins accommodée de la léthargie européenne quant à la construction d’une « Europe de la défense », préférant garder le contrôle de cette dimension via son leadership exercé au sein de l’OTAN. Au contraire, les pays européens ont, depuis la création de la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier) en 1951, cherché à montrer aux Etats-Unis le bien-fondé d’un rapprochement interétatique sur les plans économique, diplomatique et social, attribuant les faiblesses et crises traversées à l’inachèvement d’un processus d’intégration de longue haleine. Reconnaître aujourd’hui la faillibilité du modèle européen, alors que les dix-neuf pays de la zone euro semblent être arrivés au terme d’un processus d’intégration économique, semble donc difficile pour les dirigeants de la zone euro. Surtout que les échecs patents d’une diplomatie commune et, sur le plan social, de la mise en place d’une politique migratoire efficace, avaient reconcentré les efforts et les espoirs des pays membres sur le volet économique de l’intégration européenne.

Alors pendant près de cinq ans, de Lisbonne à Berlin, l’on s’est serré la ceinture pour le salut du mauvais élève grec. Pendant près de cinq ans, le FMI, la Commission Européenne et la BCE ont alimenté un puits sans fonds en prêtant toujours plus à un pays qui pouvait de moins en moins se permettre de rembourser sa dette, devenue faramineuse au sommet de la crise (plus de 177% du PIB fin 2014*). Au risque de se mettre eux-mêmes en danger, les pays de la zone euro semblaient jusqu’à la fin de l’année 2014, vouloir éviter à tout prix le « Grexit ». Et puis de façon très pragmatique, pourquoi vouloir maintenant éjecter la Grèce de la zone euro, alors que des centaines de milliards de dollars ont déjà été injectés dans l’économie grecque depuis le début de la crise ?

La crise grecque, miroir des déséquilibres européens 

Mais depuis le début de l’année, le climat se charge d’électricité. La France, appui politique historique de la Grèce au sein de l’Union, a de plus en plus de mal à défendre Athènes auprès des dirigeants européens. Depuis plus de six mois maintenant, un nouveau chapitre de la crise grecque s’est en effet ouvert. Dans ce troisième acte d’une tragédie dont les Grecs souhaiteraient voir l’épilogue, l’Union Européenne dévoile un visage qu’on ne lui connaissait pas. La ligne est dure, le ton inflexible. La Grèce est dans cette situation de sa propre initiative, et elle seule doit être en mesure de trouver les moyens de sortir de la crise. Qu’il semble loin le temps où Jean Monnet évoquait la future Union Européenne en ces termes idylliques : cette « grande révolution européenne de notre époque, la révolution qui vise à remplacer les rivalités nationales par une union de peuples dans la liberté et la diversité » !

Ironie de l’Histoire que de voir la plus récente construction démocratique donner des leçons à la plus ancienne démocratie du monde…

Car c’est bien une leçon qu’entend donner l’Union Européenne à la Grèce en haussant le ton. La fermeture forcée des banques grecques, consécutive à l’annonce par le premier ministre Alexis Tsipras du référendum concernant l’adoption ou non des plans de « sauvetage » proposés par la Commission Européenne et la BCE, en est la parfaite illustration. Puisque la Grèce est incapable de gérer elle-même ses finances, cessons de lui donner les moyens d’aggraver encore plus la situation.

Mais le sursaut d’autorité lancé par Bruxelles sonne faux. Comme si l’Union Européenne, dans un ultime effort, tentait de détourner l’opinion du véritable problème qui l’a empêchée de résoudre la crise grecque : le compromis. Depuis les débuts de l’Union économique, le compromis et l’esquive ont animé les sommets européens. Parce qu’ils avaient vocation à mutualiser peu à peu des économies diamétralement opposées du point de vue de leur fonctionnement, les traités européens devaient nécessairement rester flous. Des limites mal définies et des situations extrêmes non-envisagées comme pour « conjurer le mauvais sort ». Et le problème est classique : lorsque tout va bien, les divergences d’interprétation auxquels les textes de loi peuvent donner naissance n’entravent pas les discussions. Mais en temps de crise, la nébuleuse législative est source inévitable de points d’achoppement…qui peuvent s’éterniser.

En définitive, la crise grecque renvoie l’Union Européenne à la sempiternelle question de sa finalité : l’Union Européenne, jusqu’où ? Doit-on une fois de plus attribuer la crise grecque au processus non achevé de construction de l’Europe ? La réponse est-elle donc une plus forte intégration économique entre les états membres ?

Repenser l’Union Européenne au prisme de la crise grecque

En réalité, ce dont l’Union Européenne et plus particulièrement les pays de la zone euro auraient besoin aujourd’hui, c’est de temps. Du temps pour revenir sur le chemin parcouru. Du temps pour analyser les dysfonctionnements structurels de la zone euro (pourquoi , par exemple, la Grèce a-t-elle été intégrée dans la zone euro alors qu’elle ne remplissait pas tous les critères requis à son adhésion ?). Du temps, enfin, pour tenter de fixer un cap à tenir.

Bien sûr ce ne sont là que des idéaux. La Grèce a besoin d’actions réparatrices immédiates, au moins pour panser l’hémorragie de ses finances publiques. Et puis, comment réussir à se fixer un cap lorsque l’on navigue en terre inconnue ? Ce que l’Union Européenne a réalisé depuis sa création est unique au monde. Jamais aucune organisation régionale n’aura été aussi loin dans la mutualisation des économies de ses pays membres. Aucune autre organisation au monde ne pourrait se targuer d’avoir autant d’interdépendance entre  ses acteurs. L’Union Européenne aura permis de stabiliser (sans toutefois y apporter une solution durable) les pays de l’Europe de l’est après la chute de l’URSS. Elle a protégé des petites économies d’une mort symbolique certaine, eu égard aux nouvelles dynamiques du commerce mondial.

Dans cette construction, des erreurs peuvent avoir été commises. Mais le salut de l’union monétaire européenne viendra certainement d’une reconsidération des échecs passés. Le retour en arrière n’est pas, en soi, une fatalité ; il permettrait de faire un point sur ce qui fonctionne ou pas dans la zone euro. L’enjeu de l’Union est désormais d’analyser les véritables problèmes de fond : le jusqu’au-boutisme de l’intégration européenne asphyxie les pays les plus fragiles de la zone euro. En cherchant à assimiler de plus en plus les pays européens à un projet européen (qui plus est mal défini), l’Union Européenne procède d’une sélection par le bas qui ne fera qu’augmenter la fréquence des crises similaires à la crise grecque. En ce sens, cette crise est une opportunité pour l’Union Européenne. Elle pourrait permettre de mettre un frein aux rêves de grandeur, de relativiser les bienfaits d’une trop grande interdépendance des économies de la zone euro.

La Grèce va-t-elle sauver le « projet Europe » ? Peut-être pas. Mais à trop vouloir brandir le sceptre de l’intégration à marche forcée, l’Union Européenne risque fort bien de se brûler les ailes. A croire qu’au sein de la zone euro, on ne connaît plus les héros de la mythologie grecque…

 

*Source : Eurostat

(1)Source : Challenges

About Quentin ALBERT

Quentin Albert est étudiant en dernière année à Reims Management School, après une CPGE ECS au Lycée Champollion de Grenoble. Il est rédacteur aux Yeux du Monde depuis septembre 2013.

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One comment

  1. A croire que le seul pays qui croit encore dans ce projet est la France. Hollande semble bien décidé a vouloir bûcher sur le projet a la rentrée, malheureusement les discussions futures vont être compliquées tant que nous ne serons pas irréprochables (ratio d’endettement bientôt suffisant pour rentrer dans le club des trois chiffres, déficit public toujours a 4%, etc.).

    Bonne analyse !

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