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L’incompréhension Occident-Russie, une question géopolitique et ethnopolitique (1/2)

 

La Russie et l’Occident connaissent de nombreuses difficultés diplomatiques depuis les différentes manœuvres militaires russes à l’extérieur de ses frontières. Des problèmes liés aux guerres d’Ukraine et de Syrie, mais également aux déférences idéologiques croissantes entre les deux camps. Un des facteurs les plus marquant de cette déliquescence diplomatique vient de notre frayeur de voir la Russie, rétablir son costume soviétique et ses caractéristiques impériales et totalitaires. D’ailleurs, les politiques et médias européens continuent par réflexe pavlovien, de calquer les actions politiques russes actuelles à travers un prisme soviétique. Si cette comparaison fait sens aux niveaux de certaines institutions internes russes, elle l’est moins du point de vue géopolitique, pour plusieurs raisons. La principale étant le déséquilibre de la distribution des pouvoirs entre russes et américains. Si au temps de la guerre froide, cette distribution était relativement équilibrée, il n’en est plus rien aujourd’hui. Le budget militaire américain est plus de dix fois supérieur au budget militaire de Moscou, l’économie russe est moins diversifiée que celle des États-Unis, et son influence dans le monde a déclinée avec la chute de l’URSS. Mais, en Occident, la plus grande erreur pour comprendre ce qu’est la Russie et son évolution post-soviétique, a été de l’imaginer en démocratie occidentale, en y appliquant notre propre modèle politique, sans lui faire de concession. Comme si la Russie allait devenir européenne toute seule, naturellement. Les années 90 vont alors ruiner l’État russe et sa population, dont le pillage nous est encore reproché aujourd’hui. Ainsi sommes-nous déçu du chemin pris par le Président russe Vladimir Poutine. Mais cette incompréhension de la Russie n’est pas uniquement géopolitique, elle relève également des rapports existants entre ethnies, langues, peuples et nations.

Pour identifier la complexité qu’il existe dans le « monde russe », et les possibles conséquences de ces erreurs de lecture, il est intéressant de l’illustrer à travers un cas actuel : l’Ukraine. Ainsi, nous partirons du constat que l’Europe et le gouvernement ukrainien ont minimisé l’importance des communautés russophones en Ukraine lors de la crise de 2013/2014. Les deux Oblast à majorité russophone, Donestk, Louhansk et la République autonome de Crimée, s’étaient alors élevés contre le nouveau gouvernement ukrainien avec la participation de Moscou. Une des raisons invoquées étant la volonté de Kiev de rayer le russe des langues officielles de l’État. Les pays occidentaux n’ont alors pas compris l’erreur stratégique de Petro Porochenko, le nouveau Président ukrainien. Pour certains avoir une langue dans un même pays peut sembler normal, la langue étant un facteur secondaire par rapport à une nationalité, reprenant l’exemple belge : on peut penser alors que dans l’Est de l’Ukraine, les populations sont Ukrainiennes avant d’être russophones. L’erreur est là, car une partie de la population russophone ukrainienne se considère elle-même comme russe. Leur russophonie faisant d’eux une partie intégrante de l’ethnie russe et donc de la nation russe, car il s’agit bien d’une question d’extension de la nation russe dans « l’étranger proche » de la Russie.

C’est la grande différence entre la Russie et les États-nations occidentaux ; alors que la Nation et l’État ne sont pas divisibles pour prendre l’exemple de la France, l’État, la nation et même l’ethnie, le sont en Russie. Vladimir Poutine l’avait lui-même concédé lors d’un discours sur l’identité (1). Si les termes de « français », « espagnols », « allemands » etc. ne comportent aucune ambiguïté puisqu’ils désignent une nationalité, une citoyenneté ; le terme « russe » diffère par son aspect ethnique et national, voir supra-national. Le terme français « Russe », traduit deux significations : « rossijski », Russe au sens ethnique, linguistique et « rossijanin », Russe au sens étatique. Ce dernier terme pourrait être traduit par Russien pour faciliter la compréhension de cette distinction. Ainsi un Russe (ethnique) et un Tchétchène ont en commun la citoyenneté russe (au sens « russien »), mais ce Tchétchène n’est pas pour autant Russe, ethniquement parlant. Ainsi la Russie est à la fois singulière et plurielle. Rappelons-nous du titre de « Tsar de toutes les Russies ». Nous ne rentrerons pas plus dans le détail de cette question, car il faudrait tout un ouvrage d’analyse anthropologique pour comprendre ces subtilités (2). Il faut donc considérer la « nation russe » comme oscillante entre ethnie et appartenance étatique, oscillations qui vont se greffer aux bons vouloir des acteurs politiques locaux. Ainsi pendant la crise ukrainienne, le gouvernement russe a souligné le lien indéfectible entre la communauté russophone (ukrainienne) et la nation Russe. Mais, on ne peut réduire le lien entre « nation Russe » et russophonie à une analyse manipulatrice, propagandiste et hors-sol du gouvernement russe, car ce lien existe réellement dans l’esprit d’une partie (pas tous) des russophones, habitant hors des frontières russes. Les cartes ci-dessous démontrent un rapport entre la russophonie et le vote politique de la population, en l’occurence le vote massif de l’est de l’Ukraine pour l’ex-Président V.Ianoukovytch, ouvertement pro-russe.

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Il est également, important de considérer les circonstances qui ont fait de ces russophones, des habitants étrangers au territoire russe. D’une manière classique, l’expatriation, est une question de «volonté ». La volonté de citoyens de partir pour des raisons plus ou moins graves, ou la volonté politique d’expulser une population contre son gré. Aujourd’hui, les sociétés occidentales tentent de protéger ou de reconnaître l’existence de cette dernière catégorie de populations. Mais qu’en est-il des 25 millions de russes, qui au moment de la dislocation de l’union soviétique, sont passés, du jour au lendemain, de citoyen soviétique, appartenant à la nation russe, habitant une république voisine, en citoyen d’un autre État, d’une autre nation ? La problématique ne s’est pas posée tout de suite, à cause de l’influence russe dans les anciennes Républiques soviétiques, mais est apparue dans les années 2000 à la suite de deux évènements, qui ont réduit cette influence russe. Tout d’abord l’entrée dans l’U.E et l’OTAN des pays baltes, puis les révolutions pro-européennes dites « de couleur », « Révolution rose » en Géorgie (2003) et « Révolution orange » en Ukraine (2004). Le paysage politique de toutes ces anciennes Républiques soviétiques, qui concentrent de fortes populations russophones, va petit à petit se découper en partis pro-russe contre partis pro-européen, pour aboutir à la situation que nous connaissons actuellement.

La difficulté pour les Occidentaux a donc été d’anticiper des situations conflictuelles, qui semblaient être passées à travers les années 90 et l’éclatement « doux » de l’URSS. Les conflits qui ont lieux aujourd’hui représentent une forme « d’ajustement légitime » pour la Russie. Il nous est difficile d’appréhender les futurs objectifs du Président russe après les deux interventions en Ukraine et en Géorgie, questions motivées par des intérêts géopolitiques mais également identitaires. Pour mieux les anticiper, il nous sera utile de comprendre ce qu’est l’identité russe.

(1) Vladimir Poutine utilise le terme multi-ethnique. (Discours sur 24/09 /2013)

(2) Pour en savoir plus : https://strates.revues.org/1802

About Fabien HERBERT

Rédacteur géopolitique pour Les Yeux du Monde. Formé à l'Université Catholique de Louvain, Fabien Herbert est journaliste et analyste spécialisé en relations internationales. Il s'intéresse notamment au monde russophone et au Moyen-Orient.

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