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L’ICAN, prix Nobel de l’utopie ?

 

Cette année le comité Nobel a décerné le prix Nobel de la Paix à la campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (International Campaign to Abolish Nuclear Weapons, ICAN). Cette coalition d’une centaine d’ONG, formée en 2007, a été récompensée pour avoir « [attiré] l’attention sur les conséquences humanitaires catastrophiques induites par tout recours aux armes nucléaires et pour ses efforts déterminants en vue d’obtenir un traité d’interdiction de ces armes ».  

Un prix Nobel qui récompense un travail de longue haleine, dans un contexte caractérisé par une montée en puissance de la menace nucléaire.  

L’ICAN a reçu le prix Nobel de la Paix 2017.

Alors qu’on entend parler des risqués liés à la prolifération nucléaire de façon quotidienne, cette décision sonne presque comme une évidence. Il s’agit d’une  juste récompense pour les femmes et les hommes qui ont œuvré pour l’adoption du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires. On est bien loin des joutes verbales entre Donald Trump et Kim Jong-un, des doutes entourant l’avenir de l’Accord de Vienne sur le programme nucléaire iranien, ou encore des questions sur la probable maîtrise de la technologie de l’atome par Israël. Ce texte, signé par 122 pays le 7 juillet dernier, devra néanmoins être ratifié par 50 d’entre eux pour entrer en vigueur.

Le choix du comité Nobel a évidemment été salué par une grande partie de la communauté internationale. Par exemple, Federica Mogherini, la chef de la diplomatie de l’Union européenne, a rapidement déclaré sur Twitter : « Nous partageons un solide engagement pour parvenir à l’objectif d’un monde débarrassé des armes nucléaires. ». La Russie a été plus modérée dans ses propos, et a réaffirmé sa volonté d’œuvrer pour la non-prolifération, mais pas pour l’abolition.

Même si cette récompense est une évidence, on peut se demander si une abolition complète sera un jour possible, et surtout, si cela rendra forcément la paix possible.

Le traité pour lequel l’ICAN s’est battu est une avancée historique. Cependant, aucune des puissances nucléaires n’a pris part aux travaux. Les diplomates français ont même critiqué cette initiative. Certains jugent qu’il été aurait plus utile d’œuvrer, par exemple, pour l’entrée en vigueur du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires. Vingt-et-un ans après sa signature, seuls 35 États l’ont ratifié, sur les 44 nécessaires.  Ajouter un nouveau traité n’améliore pas la lisibilité de cette cause.

En outre, on peut reprocher au comité Nobel de ne pas être en adéquation avec la réalité. Aujourd’hui, la majorité des États sont encore des adeptes de la doctrine de la dissuasion nucléaire. Les États ont beaucoup œuvré pour le désarmement et la non-prolifération pendant une vingtaine d’années. Désormais, c’est plus le nationalisme nucléaire qui prime. Comme l’a expliqué Bruno Tertrais (directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique) à plusieurs occasions, les programmes nucléaires sont désormais perçus comme un « atout au service des projets de puissance et d’influence » (1). Aux yeux de ces dirigeants, il vaut mieux posséder des armes nucléaires – même une moindre quantité – pour dissuader toute attaque plutôt que de l’abandonner. Seul un engagement simultané de toutes les puissances nucléaires pourrait fonctionner, si et seulement si, les États parvenaient à se faire confiance.

En somme, le comité Nobel a fait un choix symbolique, loin des réalités de la politique internationale. Il aurait pu récompenser ceux qui ont travaillé pour l’Accord de Vienne encadrant le programme nucléaire iranien. Après tout, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) affirme que l’Iran respecte ses engagements. Cela aurait une véritable prise de position vis-à-vis de la politique du président américain. Le comité a  cependant préféré marquer durablement les esprits, et réaffirmer un engagement pris depuis la création du comité. Dix-neuf prix Nobel ont déjà été décernés à la lutte contre les armes de destruction massive, et la prolifération des armes en général (AIEA, 2005 ; Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, 2013…). La présidente du comité Nobel a tiré la sonnette d’alarme en affirmant : « Nous vivons dans un monde où le risque d’une utilisation des armes nucléaires est plus grand qu’il ne l’a jamais été depuis longtemps ». Il n’est pas sûr que Donald Trump – ou un autre dirigeant d’une puissance nucléaire – prenne en compte cette mise en garde, et encore moins Kim Jong-un.

(1) B. Tertrais, La France et la dissuasion nucléaire : concept, moyens, avenir, La Documentation française, 2017.

About Sophie GUILLERMIN-GOLET

Étudiante à Sciences Po Bordeaux (Bordeaux International Relations Degree), passionnée par les questions géopolitiques.

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2 comments

  1. Alors que le monde est en plein réarmement il faut tout essayer pour inverser la tendance. Les USA et l’URSS puis la Russie sont parvenus à un désarmement partiel mais celui-ci est compromis par poutine qui a déjà commencé la troisième guerre mondiale!

    • Sophie GUILLERMIN-GOLET

      Bonsoir Denis,

      Merci pour votre lecture !

      Vous avez raison. Au vu du contexte actuel chaque initiative informant sur les risques liés à l’utilisation des armes nucléaires, et encourageant une réduction des arsenaux est la bienvenue. Les travaux de l’ICAN ne peuvent donc qu’être louables.

      Cela fait en effet déjà plusieurs années que l’effort de désarmement bilatéral russo-américain a ralenti. Les deux camps misent sur une modernisation de leurs arsenaux respectifs. Il y a donc un risque accru de prolifération nucléaire, et pas seulement en Corée du Nord.

      Bonne soirée,

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