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Les étrangers dans la société française (années 1880 – années 1980) (2/2)

 

Après l’entrée dans l’immigration de masse à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, la situation des étrangers cristallisent les tensions identitaires et nationalistes qui agitent l’Europe et la France en particulier, à partir des années 1930.

L'Office français de l'immigration et de l'intégration, créé dans les années 2000, est l'héritage de l'Office national de l'immigration mis en place en 1945.
L’Office français de l’immigration et de l’intégration, créé dans les années 2000, est l’héritage de l’Office national de l’immigration mis en place en 1945.

Années 1930 – années 1950 : reflux, crise et années noires.

Avec les conséquences de la crise économique, l’amplification des flux migratoires et l’arrivée de nouvelles vagues de réfugiés dès le début des années 1930, le service central des cartes d’identité des étrangers doit faire face à une quantité inédite de dossiers qui dépasse les moyens techniques et les effectifs mis à disposition de ces services. La modernisation progressive de cette structure, rendue désormais nécessaire, aboutit, en 1934, à la création d’un Fichier central. Par ailleurs, la reconnaissance du statut de réfugié et celui d’apatride entraîne un grand nombre de procédures supplémentaires (demande d’asile, régularisation). Dans le cadre d’une première mondialisation et de la recherche d’un ordre international, illustré par la Société des Nations, s’ajoute une nouvelle catégorisation d’étranger en France : ceux qui désirent voyager. Cela est permis par les conférences de Paris (1920) et Genève (1926) qui stabilisent le système des passeports et le rôle prééminent des ambassades. Cependant, la conséquence de l’afflux d’étrangers prend surtout la forme d’une défiance. La xénophobie s’attise avec la crise économique que connaît le monde entier, crise particulièrement longue en France. Les étrangers deviennent alors ceux qui « viennent voler le pain des français ».

Ce sentiment de menace s’exacerbe en 1932. Paul Doumer, alors président de la République depuis un peu moins de 11 mois, est assassiné  par Paul Gorgulov, un russe accusant la France de ne pas être intervenue en Russie contre les bolcheviques quinze ans auparavant. Parallèlement, la presse et les ligues d’extrême-droite xénophobes sont florissantes. Parmi les chefs de file,  Maurras (Action Française) et Déroulède (Ligue des patriotes) sont ceux qui bénéficient de la plus grande audience. L’arrivée au pouvoir du Front Populaire en 1936 n’est qu’un léger répit. Le durcissement de la législation prend la forme des décrets Daladier entre mai et novembre 1938 qui mettent en place une Police des étrangers avec des pouvoirs élargis, facilitent les expulsions et ouvrent des « camps de concentration » (terme de l’époque, bien que l’on préfère la terminologie de « camps d’internement » aujourd’hui pour éviter les confusions), pour les étrangers « indésirables ». Le 21 avril 1939, afin de répondre à la poussée xénophobe et antisémite, le décret-loi Marchandeau permet la répression de la diffamation par voie de presse envers « un groupe de personnes appartenant par leur origine à une race ou une religion déterminée », une mesure rapidement abrogée sous Vichy en 1940. Le régime vichyssois est marqué par la déportation de 75 000 juifs dont 52 000 étrangers, soit près de 40% des juifs d’origine étrangère vivant en France.

Années 1950 – années 1980 : de l’afflux massif au malaise croissant

Le contexte de reconstruction d’après-guerre, assorti des mouvements de décolonisation relance de manière très importante l’immigration en France.  L’ordonnance du 2 novembre 1945 crée l’Office national de l’immigration (ONI) et le charge à titre exclusif de « toutes les opérations de recrutement et d’introduction en France de travailleurs originaires des territoires d’outre-mer et des étrangers, du recrutement en France des travailleurs de toutes nationalités pour l’étranger ». Dans la même perspective, l’assouplissement des procédures d’accueil des travailleurs étrangers est ordonné en 1956, ainsi que des régularisations exceptionnelles sur simple présentation d’un contrat de travail, favorisent l’afflux de main-d’œuvre étrangère. En outre, les fondements de la construction européenne sont également un vecteur de l’immigration. En effet, à la suite du traité de Rome en 1957, la libre circulation des travailleurs issus des pays signataires (RFA, France, Italie, Belgique, Pays-Bas et Luxembourg) est autorisée.

Les accords de main-d’œuvre signés avec l’Espagne, le Portugal et la Yougoslavie n’empêchent pas cependant les entrées illégales clandestines qui restent majoritaires en France. Elles sont sources d’un malaise social croissant dans la société. En 1975, 3,5 millions étrangers sont recensés soit environ 7% de la population totale. L’arrivée au pouvoir de la gauche en France en 1981 s’accompagne d’une nouvelle politique, marquée par la régularisation de 132 000 immigrés illégaux et la suppression de la loi de 1932 sur le contingentement de main-d’œuvre. La volonté d’une société « plurielle », la création de SOS Racisme en 1984 par Harlem Désir et la naissance du Haut Conseil à l’intégration en 1989, n’enrayent pas les faits divers et les bavures teintés de racisme. Pourtant, le changement de discours politique est net. Le rôle fondamental des étrangers dans la démographie, dans la Première Guerre mondiale (légions étrangères), dans l’économie (reconstruction) est mis en exergue. Mais, on assiste à  une crise de l’idéal de l’école républicaine, à la diminution du nombre d’ouvriers et de la syndicalisation, comme facteurs d’intégration. La hausse des tensions est depuis cette période assez constante et les stigmatisations réapparaissent en période de crise économique.

Si l’on met à part la situation des juifs pendant les années 1930 et le régime de Vichy, la question des étrangers n’est pas, entre les années 1880 et 1980, régulièrement associée à des tensions sur fond d’appartenance confessionnelle. Et c’est bien là le changement de paradigme principal qui s’opère à la fin du XXème siècle.

About Marc GERARD

Etudiant en Master recherche Histoire des Mondes Modernes et Contemporains à l'Université Bordeaux Montaigne. Rédacteur aux Yeux du Monde depuis janvier 2016.

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