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La chute des Romanov, tragique conclusion d’une crise ignorée (1917)

 

Romanov. Trois cents ans de règne, dont Nicolas II fut le dernier représentant. La fin de sa dynastie fut tragique et fortement romancée tout au long du XXe siècle, mais elle répondit en réalité à une crise économique, sociale et politique majeure. Une crise que le tsar n’a pas su appréhender, à laquelle il n’a pas su répondre par des réformes indispensables. Nicolas II, conforté dans l’idée désuète d’un pouvoir autocratique divin qui ne pouvait être remis en cause, fut ainsi le dernier tsar d’une Russie désireuse de se tourner vers la démocratie.

Nicolas II, dernier Romanov à avoir régné sur la Russie, n'a pas su réagir face à la crise profonde de son pays.
Nicolas II, dernier Romanov à avoir régné sur la Russie, n’a pas su réagir face à la crise profonde de son pays.

La montée de Nicolas II sur le trône en 1894 s’est faite dans un contexte plutôt favorable. Le règne de son père Alexandre III avait ouvert le pays aux capitaux étrangers tout en adoptant une politique avantageuse pour les exportations russes. Le nouveau tsar poursuit sur cette lancée, et en 1900 près de trois cents sociétés étrangères sont présentes sur le sol russe. Le pays détient le monopole du marché de la vodka, ce qui lui assure des revenus importants. Le début du XXe siècle semble donc ouvrir la voie à une économie moderne et prospère pour la Russie. Cependant, ce développement demande à la paysannerie un effort considérable, avec très peu de retours, condamnant cette population majoritaire à une survie difficile. Considérant à tort que cette catégorie lui sera indéfiniment fidèle, Nicolas II refuse une Convention paysanne et persiste dans un esprit résolument conservateur, qui le poussera à des erreurs successives qui causeront sa perte.

 « Il n’y a plus de Dieu, il n’y a plus de tsar »

La Russie du début du règne de Nicolas II est une Russie encore en retard, en partie archaïque. L’immense empire est peuplé à 80 % de paysans, mais la transformation est en marche. L’essor industriel a été amorcé à la fin du XIXe siècle par Alexandre III. Nicolas est résolu à poursuivre sur cette lancée et à faire du territoire russe un « pays d’Occident ». La transition entraîne un vrai bouleversement social avec l’émergence d’un prolétariat urbain et d’une bourgeoisie commerçante. Cette population aspire à plus de libertés et à une plus grande représentation politique mais Nicolas II ne prend pas conscience de ces mutations sociétales, et poursuit une pratique du pouvoir autocratique. Cet aveuglement s’explique en partie par le fait que le tsar fut très peu préparé à gouverner, et assez peu enclin à s’y intéresser. Face à cela, il est concentré sur l’hémophilie de son fils, son héritier, qui demeure un secret d’État et demande une attention soutenue. En 1905, c’est la grève générale, 150 000 personnes sont dans la rue pour appeler leur gouvernant à entendre leurs revendications. La foule entame une marche jusqu’au palais d’Hiver, portant un portrait de Nicolas II et une bannière blanche sur laquelle est écrit « Les soldats ne tirent pas sur le peuple ». La société russe ne rejette pas encore le système impérial, mais désire que celui-ci s’adapte à ses aspirations. Le tsar n’a toujours pas conscience des enjeux sociaux à mener des réformes et persiste à croire que le problème tient à un manque d’autorité, et qu’il faut donc la rétablir. La répression est sévère, l’armée tire sur les manifestants. Gueorgui Gapone, pope orthodoxe et leader du mouvement syndical de la capitale[1], déclarera : « Il n’y a plus de Dieu, il n’y a plus de tsar ». Il s’agit en effet d’un événement décisif dans la chute des Romanov, car cette erreur de jugement de la part de Nicolas II fissure définitivement l’image d’autorité divine du tsar.

Les grèves s’étendent à tout l’empire, la rupture est actée. Un manifeste impérial concédera en octobre 1905 quelques libertés et créera la première Douma[2]. Celle-ci est plutôt favorable au pouvoir impérial, mais elle déclare que le gouvernant est responsable devant l’Assemblée. Cette notion est inacceptable pour Nicolas II qui dissout cette nouvelle institution après seulement deux mois et demi d’existence. L’espoir populaire a été de courte durée. Quelques années plus tard, le 1er août 1914, la déclaration de guerre à l’Allemagne crée un élan patriotique favorable au pouvoir tsariste. Les dissensions politiques se taisent au profit d’une unité nationale ravivée face à un ennemi commun. Encore une fois, Nicolas II commet une erreur stratégique majeure. Tenant sa promesse faite au président français Raymond Poincaré, il envoie ses troupes à l’attaque de l’empire germanique lorsque celui-ci attaque la France. L’armée russe est écrasée, et l’illusion d’une victoire rapide s’efface. Un million deux cents mille soldats russes ont été tués, faits prisonniers ou ont disparu en 1915. Les conséquences sociales de cette débâcle sont lourdes, la population se sent méprisée, sacrifiée par le pouvoir et ressent douloureusement la guerre dans son quotidien. L’Allemagne, à la fin de l’été 1915, contrôle la Pologne, les provinces baltes et la Galicie : 23 millions de Russes peuplent ces territoires. Le mythe de l’inviolabilité de l’empire, de sa supériorité achève de se briser.

La Première Guerre mondiale, catalyseur d’une chute inéluctable

Nicolas II décide de prendre le commandement de l’armée en septembre 1915, pensant rétablir son autorité. Il n’a aucune connaissance en stratégie et est hésitant dans ses décisions. Le tsar ouvre ainsi une nouvelle phase politique de son règne, qui nuira à sa légitimité sans retour en arrière possible. Tandis qu’il est au front, c’est l’impératrice Alexandra qui devient décisionnaire. D’origine allemande, elle est très impopulaire. Peu équilibrée et avec une volonté presque hystérique de conserver un pouvoir autocratique, la tsarine est secondée par Raspoutine, un paysan devenu mystique qui a su pénétrer le cercle impérial très fermé. Il conforte l’impératrice dans l’idée que seul un pouvoir absolu peut convenir à la Russie. Les réunions publiques sont à nouveau interdites et la censure est légion. Le climat de tension qui s’ensuit délite l’autorité impériale. Nicolas II, réalisant que la situation politique lui échappe, assiste à la Douma pour la première fois en février 1916. Il pense alors avoir réussi à reconquérir l’allégeance de l’Assemblée et donc du peuple, mais il ne réalise pas que la Douma est devenue une véritable tribune révolutionnaire. L’hiver 1916 est très dur pour la population russe qui manque de tout. La corruption se généralise et des rassemblements publics se multiplient. Là encore, la gravité de la situation échappe au pouvoir tsariste. Nicolas II se retrouve politiquement isolé entre une extrême droite désireuse d’un compromis avec l’Allemagne et une gauche qui considère la dynastie Romanov et le système impérial comme des obstacles aux réformes et aux libertés du peuple. Le 23 février 1917[3], une journée des femmes se transforme en vindicte populaire contre la guerre et l’autocratie. La Douma se réunit et appelle ouvertement au renversement de la monarchie. Nombre d’édifices publics sont incendiés et le peuple investit l’Assemblée. Un gouvernement provisoire est constitué. Le 2 mars 1917, Nicolas II abdique, l’ère tsariste est terminée. En octobre 1917, les bolcheviques prendront le pouvoir et la famille Romanov sera exécutée durant l’été 1918. Nicolas II aura ainsi précipité la chute de sa dynastie par une série d’erreurs et d’actes manqués, aveugle aux profondes mutations de son peuple.

[1] Saint-Pétersbourg à l’époque.

[2] Douma signifie « Conseil » en russe. Il s’agit alors d’une assemblée consultative.

[3] Selon le calendrier julien utilisé en Russie à l’époque, cette date correspond au 8 mars 1917 selon notre calendrier grégorien actuel.

About Jessy PÉRIÉ

Jessy Périé est journaliste et diplômée d'un Master 2 Géopolitique et Prospective à l'IRIS. Elle est spécialisée dans l'Asie de l'Est, particulièrement sur les questions politiques et géopolitiques.

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