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Qu’est-ce que l’équilibre de la terreur ?

 

L’équilibre de la terreur est une théorie de stratégie militaire mise en place lors de la guerre froide. Elle professe que l’utilisation d’armes nucléaires à grande échelle par l’un des deux Grands (URSS ou États-Unis) provoquerait l’annihilation certaine des deux camps (le sigle du fou, MAD, pour Mutual assured destruction).

Nikita Khrouchtchev et John Kennedy luttant lors de la crise des missiles de Cuba
Nikita Khrouchtchev et John Kennedy luttant lors de la crise des missiles de Cuba

Kenneth Waltz expose cette théorie notamment dans son ouvrage The spread of nuclear weapons : « Si les États ne peuvent obtenir qu’un gain modeste parce que des gains plus élevés les exposent à des représailles, cela ne les incite guère au combat ». Ainsi, les armes nucléaires participeraient à la pacification du monde vu que tous les dirigeants seraient rationnels et feraient un calcul logique : attaquer mon voisin armé de l’arme nucléaire amène à ma perte (et, pour des puissances mineures comme la France, amène, via leurs sous-marins nucléaires indétectables, à exercer la « riposte du mort », causant d’importants voire de fatals dommages à l’État agresseur).

Un argument que reprend la Fondation pour la Recherche Stratégique en 2011 par la voix de Bruno Tertrais, qui constate qu’il n’y a pas eu de conflits entre grande puissances depuis des décennies, ou du moins de conflits ouverts. La prolifération nucléaire devrait ainsi permettre une stabilisation du monde, conformément au raisonnement de Waltz. Une telle conception amène ainsi à considérer que le TNP de 1968 est, en plus d’être complètement débordé, contreproductif (relativement à son objectif de sécurité collective), de même que l’accord de Genève concernant le dossier nucléaire iranien.

Seulement, ce genre de raisonnement est loin d’être partagé par tous les praticiens et théoriciens stratégiques. Ancien ministre français de la défense, Paul Quilès utilise les mêmes arguments que les anciens Secrétaires d’État américains Georges Shultz et Henry Kissinger. Ce dernier dans Does America need a foreign policy ? critique ainsi l’effectivité de la dissuasion : « C’est une chose de disserter sur la dissuasion mutuelle fondée sur la menace de suicide réciproque, c’en est une autre de se reposer sur un tel concept dans une crise réelle. […] Il est d’ailleurs impensable que les gouvernements démocratiques d’Europe, qui se gargarisent de préoccupations humanistes, puissent réellement mettre leurs menaces de représailles à exécution. » L’argument devient d’autant plus pertinent qu’il est appliqué à des acteurs non-étatiques, qui n’auraient pas à subir des représailles (étant par essence mouvants, contrairement aux États dont les populations ne peuvent pas être évacués totalement, contrairement à des réseaux terroristes). Or la prolifération augmente la probabilité que de telles organisations s’emparent d’installations ou de technologies nucléaires.

On le voit donc, la question de l’équilibre de la terreur est une idée très répandue mais pour autant loin d’être acceptée par tous. Mais ne serait-ce pas, pour ceux la refusant, un moyen détourné d’empêcher leurs ennemis de sanctuariser leurs territoires et ainsi se permettre des interventions militaires, comme le dit Robert Jervis, remarquant que “Si la prolifération devait s’étendre au Japon, à la Corée du Sud et à l’Arabie Saoudite, ces pays auraient évidemment toujours besoin de nous, mais pas autant qu’à présent, ce qui réduirait d’autant notre influence.” ?

About Vincent SATGE

Vincent Satgé est cofondateur du site les-yeux-du-monde.fr ainsi que coprésident de l’association Les Yeux du Monde. Il étudie actuellement à Sciences Po Bordeaux.

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