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Les enjeux du développement économique au Laos : un pays riche peuplé de pauvres ? – Benoît Enkserdjy dit Exer

 

La RDP Lao[1], petit Etat montagneux et enclavé du Sud-Est asiatique, est un pays doté en ressources naturelles.  Il est riche en surfaces agricoles adaptables pour l’agro-industrie, en minerais tels que l’or, le zinc, le cuivre et la bauxite[2], ainsi qu’en potentiel hydro-énergétique avec 18 000 Mégawatts (MW) exploitables[3]. C’est fort de cette richesse que le gouvernement laotien a fait de l’exploitation de son milieu naturel, le fondement de sa politique économique. Ce choix des autorités s’explique par des considérations économiques, lutter contre la pauvreté – le Laos fait partie des Pays dits les Moins Avancés (PMA) – mais aussi géopolitiques, pour désenclaver le territoire et en faire un carrefour du commerce dans l’Asie du Sud-Est[4]. Si cette stratégie permet l’émergence de la RDP Lao dans la région, elle ne se fait pas sans répercussions politiques et sociales sur le pays.

Quel modèle de développement économique ?

A l’image d’autres pays du Sud, la mise en valeur du territoire laotien a été faite sous l’égide d’investisseurs privés et d’initiatives régionales, à cause de la faiblesse économique et technologique du pays. Aussi, on note des projets avec l’AFTA,[5] rattachée à l’ASEAN, ou avec la Région Grand Mékong, associée à la Banque de développement Asiatique (BAD)[6]. Les IDE étant primordiaux pour le développement du pays, des mesures ont dès lors été prises pour faciliter leur arrivée. La Law on the Promotion of Foreign Investment de 2004 témoigne de ces dispositions. Par cette loi, des protections juridiques sont accordées aux financiers étrangers (chapitre 1, article 4) et une codification des formes d’investissement est mise en place (chapitre 2). En conséquence, depuis les années 2000, le Laos enregistre une hausse très importante des IDE[7].

Evolution des entrées nettes des IDE en RDP Lao entre 2002 et 2013

Année Entrées nettes des IDE (BDP, $ US courants)
2002 4 451 297 $
2006 187 310 641 $
2010 278 805 903 $
2013 426 667 686 $

Pour mesurer l’impact des investissements étrangers dans la mise en valeur du territoire, il convient de s’attarder sur les réalisations concrètes générées.

A cet égard, l’évolution du secteur minier est marquante. En 1991, lors de son ouverture aux investissements, le domaine était encore peu développé. En 2009, il représente près de 7% du PIB et capte plus de 2,2 milliards de dollars des investissements étrangers dans le pays. L’extraction repose sur l’accord de concessions ou de joint-ventures[8] à des personnes ou compagnies étrangères. Selon un rapport de l’Assemblée nationale, près de 150 concessions ont été accordées entre 2007 et 20093.

L’exploitation des ressources hydroélectriques suit le même scénario. Les pays voisins investissent dans la construction des infrastructures en échange d’un retour sur investissement par le biais de la production énergétique. Ainsi, 95% de l’électricité produite par le barrage de Nam Theum sont rachetés par l’un de ses financeurs, la Thaïlande[9]. Ce modèle de développement apparait judicieux en raison de la croissance de 7% par an de la demande en énergie hydroélectrique que connait le Sud-Est asiatique.

Les terres agricoles sont elles aussi mises en valeur. Souhaitant tirer des revenus de ces territoires, le gouvernement laotien a dans un premier temps adopté une réforme foncière en 1997 pour améliorer les rendements de l’agriculture[10], avant de mettre sur pied des systèmes de concessions terrestres. Elles ont pour but de favoriser l’émergence d’une agro-industrie rentable et exportable comme celle de l’hévéa.

Toujours dans cette dynamique de mise en valeur du territoire, les autorités ont adopté le système des zones économiques spéciales (ZES), inspiré de la Chine. Ces zones frontalières situées dans des territoires peu développés, comme Bokeo et Boten, sont soumises à des régimes fiscaux et juridiques plus avantageux10. Cela se caractérise par l’acceptation d’activités illicites telles que les jeux d’argent et la prostitution. D’où le projet de Casino dans la région de Boten qui attire des investisseurs étrangers à l’image de Sai Leum [11]. Ce système est en plein essor, Vientiane ayant décidé la création de sept nouvelles entités en 2011.

Quelles répercussions politiques et sociales sur le pays ?

Par la mise en valeur des terres, la position du Laos dans la région s’est affirmée. Cette montée en puissance est notable avec le mandat obtenu pour la présidence et l’organisation du 10ème sommet de l’ASEAN en 2004, ainsi qu’avec la tenue de la 25ème édition des jeux Sud-Est asiatiques en 2009.

De plus, son désenclavement piloté par les programmes de l’ASEAN et de la BAD, a permis de renforcer l’intégration régionale. C’est d’ailleurs, ce que laisse supposer l’évolution du commerce intra-zone des pays de l’ASEAN passé de 18% à 26% entre 1990 et 2010[12]. Le rapprochement du Laos avec ses voisins frontaliers peut également se voir avec la gestion commune des eaux du Mékong. La Commission du Mékong, organisme composé du Laos, du Cambodge, de la Thaïlande et du Vietnam ainsi que de partenaires de dialogue comme la Chine, est un lieu de coopération favorable au renforcement des liens[13].

Cela dit, l’essor diplomatique de la RPD Lao est fragile. Le Laos a toujours été le lieu de projections de puissances étrangères, car entouré de nations susceptibles de faire basculer son équilibre, d’où la formule d’Eric Mottet « un David entouré de Goliath ». A cet égard, les ZES peuvent apparaître comme la perte d’une part de la souveraineté laotienne. L’interférence de la justice chinoise pour le jugement du criminel Naw Kham en est un exemple. Ce chef d’une milice violente qui avait perturbé les activités chinoises au Laos, a d’abord été arrêté par les autorités laotiennes en 2012, avant d’être transféré en Chine. Le Laos se doit de manœuvrer subtilement avec ses voisins pour garantir une stabilité et conserver ainsi sa souveraineté.

L’exploitation des terres n’a pas uniquement des effets politiques, elle a aussi des répercussions sociales et environnementales. Effectivement, la mise en valeur du territoire accentue la déforestation (la forêt constituait 70% du territoire en 1940 et seulement 40% en 20102), alors que les barrages sur le Mékong altèrent le fonctionnement des écosystèmes, ainsi que la migration des poissons. Ces impacts intensifient l’exode rural[14], car comme le rappellent Danielle Tan et Caroline Grillot « 80% de la population est dépendante des ressources naturelles pour sa survie ».

Par ailleurs, l’adoption du plan de lutte contre la pauvreté, The National Growth and Poverty Eradications Strategy, mais aussi la réforme foncière de 1997 ont été lourdes de conséquences. En effet, elles ont interdit les cultures de subsistance traditionnelles comme l’opium ou l’abattis-brûlis. De plus, elles ont forcé le regroupement sur des axes routiers, des villages isolés pour faciliter l’implantation de barrages, concessions minières et ZES. Dès lors, même si des compensations financières ont été consenties, les populations deviennent une « main-d’œuvre prolétarisée » au sein des grandes plantations[15]. Ces tendances ne doivent pas être sous-estimées, car elles peuvent déboucher sur des violences, à l’image des fusillades  qui ont eu lieu entre 2006 et 2009 sur la mine de Phu Kham[16].

L’arrivée de travailleurs étrangers est également un problème. L’exploitation des richesses naturelles nécessite une main-d’œuvre qualifiée. En conséquence, ce sont surtout des migrants, majoritairement Chinois, qui viennent s’implanter[17]. La cohabitation avec les populations locales peut engendrer des tensions, comme ce fut le cas en 2012 à propos de l’installation d’un quartier chinois à Vientiane[18].

Un des autres dangers qui menacent la RDP Lao est la durabilité de son système économique. Le modèle de développement basé sur le credo Turning Lands Into Capitals dépend très fortement des marchés extérieurs. Les indicateurs économiques connaissent d’importantes hausses avec une croissance moyenne de 8% depuis la fin des années 2000 pour un PIB de 11,77 milliards de dollars en 2014. Par ailleurs, la part de la population pauvre est passée de 46% à 23,2%[19] entre 1992 et 2012.

L’économie laotienne reste donc peu diversifiée et dépendante des évolutions des cours des matières premières. Par exemple, la baisse du prix des matières premières comme le zinc, le cuivre et le fer[20] entre 2008 et 2009 a engendré une diminution de 3% de l’apport du secteur minier dans le PIB. En outre, le taux d’inflation élevé de 5,5% témoigne d’un « sous-investissement peu productif »[21]. Dans un autre ordre d’idées, malgré la hausse du budget de l’Etat dans l’éducation passé de 11% à 15% entre 2007 et 2014, cet investissement dans l’éducation reste faible comparé à d’autres pays de la région, comme le Vietnam (21,4%) ou la Thaïlande (20,7%)[22]. Le Laos se trouve ainsi tributaire des capacités financières de ses principaux investisseurs thaïlandais, chinois et vietnamiens. C’est pourquoi une crise économique asiatique similaire à celle de 1997 aurait d’importantes répercussions nationales.

Le Laos apparaît en pleine mutation en raison de son émergence économique et diplomatique. Néanmoins, les répercussions sociales de son développement sont en mesure d’enrayer sa dynamique. Les autorités ont conscience de cette réalité comme le démontre le moratoire sur les concessions minières et agricoles[23]. La RDP Lao va donc devoir faire des choix si elle ne veut pas devenir « un pays riche peuplé de pauvres » [24].

Benoît Enkserdjy dit Exer, diplômé du master Géoéconomie et intelligence stratégique de l’IRIS et intervenant extérieur pour Les Yeux du Monde

 

[1] République démocratique populaire Lao.

[2] Mottet Eric, « Au Laos, la nouvelle aventure minière pourra-t-elle se dérouler sans conflits ? », les Cahiers d’Outre Mer [En ligne], 262 Avril-Juin 2013.

[3] Fromion Yves, Gaubert Jean et Martin-Lalande Patrice, « Rapport d’informations du groupe d’amitié France Laos », Assemblée Nationale, 2009.

[4] Mottet Eric, « Géopolitique du Laos. Des ressources naturelles au service d’une intégration régionale », Revue internationale et stratégique 2015/2 (n°98).

[5] Association of South East Asian Nations : zone de libre-échange asiatique.

[6] Mottet Eric, « Une intégration régionale par les institutions, les événements internationaux et les corridors de développement : le cas de la RDP Lao », Monde chinois 2014/1 (N°37), p 99-110.

[7] Siphandone Khamtay, « Decree of the president of the Lao people’s democratic republic on the promulgation of the amended Law on the promotion of foreign investment », national assembly, 22 octobre 2004.

[8] Filiale commune entre deux ou plusieurs entreprises dans le cadre d’une coopération économique internationale.

[9] Mottet Eric « Géopolitique des ressources de la RDP Lao. Appropriation, développement et intégration régionale » thèse, université Laval Québec Canada, 2014.

[10] Evrard Olivier, « La mise en œuvre de la réforme foncière au Laos, impacts sociaux et effets sur les conditions de vie en milieu rural », organisations des nations-unies pour l’alimentation et l’Agriculture FAO, janvier 2004.

[11] Tan Danielle et Grillot Caroline « L’Asie du Sud-est dans le « siècle chinois (Cambodge, Laos, Viêt Nam) », carnet de l’IRASEC série observatoire 06.

[12] Waysand Claire, Vincent Jean Philippe « L’Asie à l’horizon 2020 : modèles de croissance et déséquilibres » Trésor-Eco, lettre n 109, Ministère de l’économie et des finances et Ministère du commerce extérieur février 2013.

[13] « Pour tout l’or du monde », Entre deux eaux, Newsletter n°8, 2009. URL : http://entre2o.free.fr/?p=287

[14] Arnaudet Lucie, Arnoux Marie, Derrien Allan, Schneider-Manoury Laure « Conséquences environnementales, sociales et politiques des barrages. Etude du cas du Mékong. », ENS CERES-ERTI, 2012-2013.

[15] Evrard Olivier, « la mise en œuvre de la réforme foncière au Laos, impacts sociaux et effets sur les conditions de vie en milieu rural », organisations des nations-unies pour l’alimentation et l’Agriculture FAO, janvier 2004.

[16] Ibid.

[17] Allen Daniel, « Laos. Renforcement spectaculaire de la présence chinoise », article de courrier international (Asia times online – Hong Kong Bangkok), le 04/11/2009.

[18] Taillard Christian, « Laos. 60eme anniversaire de l’indépendance. La régionalisation rapide d’un pays enclavé ? » France-Culture, 22/10/2013.

[19] Données récupérées sur le site de la banque mondiale.

[20] Hocquard Christian, « Matières premières minérales : contexte actuel et prospective à moyen terme », le 08/10/2014. URL : http://www.mineralinfo.fr/ecomine/matieres-premieres-minerales-contexte-actuel-prospective-moyen-terme

[21] Le Corre Hélène « Laos – Situation économique et financière », note du service économique de l’ambassade de France au Laos, le 16/03/2015.

[22] « République démocratique populaire Lao- communauté Européenne » Document de stratégie 2007-2013.

[23] Fages Claire « Le Laos n’attribuera plus une concession minière ou agricole jusqu’en 2016 », RFI, Chronique des matières premières, 28 juin 2012.

[24] Sisouphangthong Bounthavy, Chataigner Jean Marc, Record Richard et De Milito Jean Bernard, Synthèse des travaux du Colloque économique « Le Laos à la croisée des chemins », Ambassade de France à Vientiane, le 09/06/2014.

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