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La contrebande de pétrole libyen, enjeu sécuritaire majeur pour la stabilité du sud de la Méditerranée – Kevin Merigot

 

Dans le chaos libyen qui a suivi la chute du régime du président Kadhafi, quelques mois après le début des « printemps arabes », le contrôle des infrastructures pétrolières du pays est devenu un élément central, au cœur de tous les enjeux. Si la guerre du pétrole, « guerre dans la guerre », a fortement diminué l’activité pétrolière, celle-ci s’est-elle vraiment arrêtée de tourner ? Pourquoi le contrôle de ces installations est-il vital pour les belligérants ? Quels en sont les enjeux à long terme pour la région ?

Source : Infographie Le Monde « Les enjeux pétroliers et gaziers en Libye », Le Monde, septembre 2016.

La fin de l’année 2010 marque le début d’une ère de changement au Maghreb et au Moyen-Orient. Les « printemps arabes » secouent la région, d’abord en Tunisie avec la « révolution du jasmin », puis en Libye dès février 2011, avant que ne se poursuive le mouvement jusqu’au paisible Sultanat d’Oman.

Les manifestations qui ont lieu dans plusieurs régions de la Libye, plus particulièrement à Benghazi, déstabilisent le fragile équilibre entre le pouvoir du président Kadhafi et celui des tribus locales. L’intervention militaire multinationale à laquelle participent notamment la France, le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou encore l’Italie et l’Espagne, va permettre au mouvement du « printemps arabe » de prendre le dessus sur les forces de sécurité.

En relativement peu de temps la société civile, des membres de l’ancienne opposition islamiste et diverses milices plus ou moins renversent ainsi le régime. Quelques mois seulement après le début du mouvement, le 20 octobre 2011, Mouammar Kadhafi est tué par un groupe de miliciens mettant fin à ses 42 ans de règne sur le pays.

Le gouvernement de transition libyen promet alors l’instauration d’une nouvelle constitution mais les différents groupes armés qui luttaient précédemment contre le pouvoir se sont renforcés, tant en nombre qu’en matériel grâce aux armes saisies dans les entrepôts de l’armée, et contrôlent désormais des quartiers, des villes voire des régions entières.

Le chaos qui règne sur le terrain disloque la légitimité de l’Etat dans la quasi-totalité du territoire. La transition ne se fait pas dans le calme. Avant que la démocratie ne s’instaure, la reconstruction de l’unité du pays et de la légitimité de l’Etat sera longue. D’autant que des groupes islamistes, comme le groupe Etat islamique (EI) ou encore Al-Qaïda, profitent de la fragilité du pays et de la confusion qui y règne pour s’installer durablement et ouvrir un nouveau front.

Les différentes factions profitent de la disparition d’un pouvoir central pour mettre la main sur des intérêts économiques. La rivalité entre ces groupes devient alors tribale, chacun s’appuyant sur la politique ou l’idéologie pour renforcer ses rangs : les islamistes d’un côté, les libéraux de l’autre. Les questions de rivalités personnelles et de leadership viennent s’ajouter au chaos.

Au Sud, des groupes armés assoient leur domination du territoire grâce aux revenus générés par les trafics en tout genre. Facilités par l’immensité du Sahara et la porosité des frontières des pays de la région, les trafics de cigarettes, d’alcool, de drogues ou encore d’armes légères, constituent une manne financière considérable.

Au Nord, deux factions se partagent l’Est et l’Ouest du pays et se livrent à des affrontements sans merci pour contrôler les sites d’hydrocarbures. Les forces du maréchal Haftar, chef de l’Armée nationale libyenne (ANL) luttent contre les Brigades de défense de Benghazi (BDB), composées d’un regroupement des milices djihadistes entretenant des liens avec Al-Qaïda et l’EI.

Avec une partie des sites occupés par les BDB et des grèves à répétition dans ceux contrôlés par l’ANL, les exportations se trouvent très fortement impactées, voire totalement stoppées, du moins officiellement.

En réalité, le pétrole continue à quitter la Libye. A l’Ouest, des groupes criminels, des milices armées, et parfois des groupes cumulant les deux statuts, contrôlent la région entre Zawya et Sabratha. De là, les milices qui se sont réparties les zones d’intérêts, exportent le pétrole par contrebande ; et profitent de la position stratégique des ports pour gérer les trafics d’êtres humains, qui cherchent à rejoindre l’autre rive de la Méditerranée.

Face à des groupes armés, violents et disposant maintenant d’une manne financière énorme, les autorités de la région, dont le manque de moyen est criant et qui représentent les intérêts d’un Etat failli, n’ont parfois d’autres choix que de fermer les yeux.

Dans le chaos libyen, ce serait près de la moitié des barils de pétrole pompés dans les sous-sols du pays qui serait exportée par contrebande vers Malte, l’Italie, Chypre ou encore la Grèce. Les barils sont ensuite réintroduits dans les flux par des organisations criminelles, dont les réseaux sont très puissants tout autour de la Méditerranée.

Malgré des actions de la communauté internationale pour empêcher les petits navires et les pétroliers de faire sortir du pays ce pétrole de contrebande, il est difficile voire impossible de cesser l’« évaporation » du pétrole libyen dans la situation sécuritaire et politique actuelle du pays. D’autant que des réseaux tribaux terrestres de contrebande existent également depuis des siècles dans cette région du monde. Ainsi, les barils de pétrole de contrebande se joignent aux armes légères et prennent la direction, à l’Ouest, de la région à la frontière entre la Tunisie, l’Algérie et la Libye, et, à l’Est, de la frontière avec l’Egypte.

Bien qu’une partie soit effectivement exportée, la contrebande de pétrole est aujourd’hui principalement destinée au marché intérieur. En effet, la demande est forte notamment de la part des différents groupes combattants qui ont besoin de carburant pour se déplacer dans l’immensité du territoire libyen.

Ce trafic a d’importants impacts sur la situation en Libye. Si, à court terme, il permet l’enrichissement et la capacité des groupes criminels sans revendications politiques à asseoir leur contrôle de certaines régions, il est un manque à gagner pour un Etat qui tente de se reconstruire et qui se retrouve donc privé d’une ressource qui permettait de financer près de 90% de ses dépenses. Il renforce également des groupes ayant des revendications politiques mais aussi des groupes islamistes qui n’ont aucun intérêt à un retour à la paix et à la stabilité dans le pays ou même dans la région.

Dans cette région fragilisée, le chaos libyen pourrait conduire à une déstabilisation profonde et durable de toute une partie du Sud de la Méditerranée et permettre à des groupes islamistes de s’implanter localement en proposant de véritables alternatives à des autorités centrales faibles, faillies ou sur le point de l’être.

Kevin Merigot

Diplômé en Géoéconomie et intelligence stratégique et étudiant en Défense, Sécurité et gestion de crise à l’école de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Membre des comités Marine et Moyen-Orient de l’ANAJ-IHEDN. S’intéresse aux questions de sécurité énergétiques, de sécurité maritime ainsi qu’aux facteurs de déstabilisation et de défaillance des Etats.

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