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Les ports de Gwadar et de Chabahar : des pions sur l’échiquier des rivalités sino-indiennes – Kevin Merigot

 

Les ports ont toujours joué un rôle clé dans le développement du commerce et donc plus largement dans le développement d’une région voire d’un pays. A ce titre, ils sont des pièces particulièrement prisées de l’échiquier géopolitique mondial. Alors que les pays sont de plus en plus armés et les armements de plus en plus destructeurs, les installations portuaires, outils de commerce vitaux pour le développement économique de nombreux pays, sont au cœur des manœuvres stratégiques des grandes puissances dans la guerre économique, à l’image du port pakistanais de Gwadar et du port iranien de Chabahar qui se retrouvent au cœur des manœuvres stratégiques chinoises et indiennes.

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Les ports sont des constructions humaines, des infrastructures destinées à accueillir des navires, des marchandises, etc. En d’autres termes, les ports sont un point de transit des flux en tout genre. La mondialisation et les évolutions technologiques n’ont cessé de renforcer l’activité du transport maritime. Aujourd’hui, il est le moyen de transport le moins cher entre deux points de la planète.

La Chine et l’Inde, les deux pays les plus peuplés de la planète (1,37 milliard d’habitants pour la Chine, 1,31 milliard pour l’Inde) s’opposent sur de nombreux points culturels, religieux, linguistiques mais sont aussi deux grands rivaux historiques et économiques avec de grandes ambitions de puissance.

Après avoir annexé le Tibet en 1951, la Chine repousse sa frontière sud-est au détriment de l’Inde en pénétrant au Ladakh en 1959. Le 20 octobre 1962, la Chine prend d’assaut et occupe les territoires de l’Aksai Chin (Cachemire) et de l’Arunachal Pradesh (Assam). Un cessez-le-feu est signé dès le 20 novembre de la même année. La Chine se retire de l’Arunachal Pradesh (qu’elle revendique encore aujourd’hui) mais annexe l’Aksai Chin, un territoire plus grand que la Belgique par lequel transite une route stratégique entre le Xinjiang et le Tibet, dans les hauteurs du plateau tibétain.

Alors qu’un accord sino-indien est intervenu afin de régler les différends frontaliers en 2005, les deux régions frontalières sont toujours des zones de tensions fortes et théâtres d’une militarisation croissante des deux côtés de la frontière.

Les ambitions de puissance des deux acteurs s’observent également au travers d’une guerre économique à laquelle se mêle le Pakistan. L’Inde et le Pakistan revendiquent, par ailleurs la souveraineté sur la région du Cachemire, où les affrontements sont récurrents et meurtriers.

Pour diversifier les flux de transport, la Chine s’est lancée dans de nombreux projets de construction et de financement d’infrastructures : chemins de fer, routes, gares, ports et aéroports. Chacun des projets de ces infrastructures est inclus en fait dans un projet global, le projet « One Belt, One Road » (OBOR), plus connu sous le nom de « nouvelles routes de la soie ».

Loin d’avoir pour objectif le commerce de la soie, ces nouvelles routes visent dans un sens, à acheminer les matières premières (énergétiques, minérales, agricoles) et dans l’autre sens à développer de nouveaux marchés pour les produits chinois (textiles, électronique, électroménager, outils, machines, etc.).

Avec son potentiel énergétique, l’Iran, qui peut être relié par des routes terrestres, est au cœur de la stratégie de sécurité énergétique chinoise. D’autant qu’un rapprochement avec l’Iran renforcerait les positions de la Chine, qui veut s’affirmer comme une superpuissance, dans la région. Ce rapprochement lui permettrait aussi de renforcer sa position vis-à-vis de l’Inde, qui tente également de s’en rapprocher.

Ainsi, malgré les fractures et les tensions sociales et politiques qui minent la stabilité du pays, le Pakistan, allié naturel de la Chine, est l’option choisie pour rallier l’Iran. Les liens entre les deux pays sont historiques et centrés autour d’une logique d’encerclement de leur ennemi commun, l’Inde.

Les deux puissances militaires (et nucléaires) saisissent ainsi chaque opportunité de renforcer leurs liens, à l’image de la construction du corridor économique sino-pakistanais (CPEC, pour un coût d’environ 50 milliards d’euros), constituant l’une des six « routes de la soie » et qui place le port de Gwadar, racheté en 2013 par China Overseas Ports Holding, au centre de la stratégie chinoise.

Des routes existent déjà entre les deux pays, reliant notamment Kashgar à Karachi et à Gwadar en passant par Islamabad. Le projet chinois consiste à développer un corridor Iran-Pakistan-Chine : Assaluyeh, Gwadar, puis vers la Chine.

En parallèle, l’Inde participe activement au développement du port iranien de Chabahar, qu’elle cherche à relier à Hajigak afin de désenclaver l’Afghanistan. D’autant que le gouvernement pakistanais a installé un embargo sur les produits indiens, qui ne peuvent pas transiter par le Pakistan pour rejoindre l’Afghanistan. 72 kilomètres seulement séparent les ports de Gwadar et de Chabahar.

Ce projet vise également, certainement, à réduire la dépendance de Kaboul au port de Karachi. Ainsi, l’Inde chercherait à diminuer les flux afghans au départ du port de Karachi pour tenter de l’affaiblir.

Le développement du port de Gwadar pourrait à terme permettre de développer économiquement la région du Baloutchistan et favoriser également la stabilisation de la région, en proie à des tensions socioculturelles violentes qui entravent son potentiel de développement et qui ont un impact direct sur la stabilité du Pakistan.

Les enjeux sont multiples, tant pour l’Iran et le Pakistan que pour la Chine et l’Inde. Cependant, sur cet échiquier, la Chine semble mieux servie : les marchandises indiennes devront transiter au large des côtes du Pakistan pour rejoindre Chabahar, où la Marine pakistanaise exerce une surveillance active en haute mer et dans les eaux territoriales.

Les rivalités entre ennemis et partenaires n’en sont donc qu’à leurs débuts et la mise en place des « nouvelles routes de la soie » est susceptible d’exacerber des tensions persistantes. D’autant qu’indiens et pakistanais se sont lancé dans le renforcement de leurs forces marines et sous-marines.

Kevin Merigot

Diplômé en Géoéconomie et intelligence stratégique et étudiant en Défense, Sécurité et gestion de crise à l’école de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Membre des comités Marine et Moyen-Orient de l’ANAJ-IHEDN. S’intéresse aux questions de sécurité énergétiques, de sécurité maritime ainsi qu’aux facteurs de déstabilisation et de défaillance des Etats.

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