Pourquoi perd-on la guerre ? – Gérard Chaliand – Fiche de lecture
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Pourquoi perd-on la guerre ? – Gérard Chaliand – Fiche de lecture

 

Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental est un essai de Gérard Chaliand paru en 2016. L’auteur, stratégiste, géopolitologue et spécialiste de l’étude des conflits armés irréguliers, présente les succès passés et les défaites actuelles des troupes occidentales. Prenant racine dans les premières guerres entreprises par les puissances coloniales en Amérique Centrale, l’ouvrage offre une mise en perspective de l’histoire militaire occidentale et une analyse stratégique des conflits menés par l’Europe et les Etats-Unis et permet de comprendre les raisons du bilan négatif de l’Occident aujourd’hui. Un essai plus que jamais d’actualité.

Pourquoi perd-on la guerre? Un nouvel art occidental. Gérard ChaliandDepuis la victoire d’une centaine d’espagnols sur l’empire aztèque au 16ème siècle, les armées occidentales sont sorties triomphantes de la plupart des combats qu’elles ont mené grâce à leur supériorité technique et militaire. Or, malgré l’avantage technologique qu’elles possèdent encore aujourd’hui, elles perdent la plupart des guerres dans lesquelles elles sont engagées. Quels étaient alors les éléments clés des victoires passées ? Pourquoi l’Occident n’arrive-t-il plus à gagner la guerre ? Quel a été le tournant majeur ?

L’apogée occidentale  

Au temps où l’Europe était une puissance coloniale, les troupes étaient immergées dans les pays occupés durant des années et contrôlaient administrativement les populations. Les soldats occidentaux étudiaient ainsi la langue, et développaient une certaine connaissance des coutumes locales. Ils apprenaient à connaître le terrain, l’adversaire et ses modes d’opération. Bien que possédant la plupart du temps un nombre d’hommes inférieur à l’ennemi, les occidentaux enchaînaient les victoires. Certes, la supériorité en armements et l’avancée technologique palliaient le manque d’effectifs. Mais la véritable raison des échecs de l’adversaire résidait dans sa division et son manque de coordination. Sans sanctuaire pour s’organiser et sans soutien extérieur – deux éléments essentiels dans chaque mouvement de guérilla – l’ennemi ne pouvait vaincre. De plus, les societés étaient bien moins informées des avancés des combats et des pertes sur le terrain qu’à l’heure actuelle. Elles n’avaient donc que peu d’influence sur les décisions politiques de s’engager ou non sur un théâtre d’opération. L’Occident était enfin poussé par un désir de conquête, qui se ressentait dans le moral des troupes. Ces dernières, qui avaient foi en elles-mêmes et se savaient soutenues, démontraient une solidité psychologique nécessaire à la victoire.

Le XXème siècle synonyme de déroute

Le prestige des européens est perdu au XXème siècle, période à laquelle l’état d’esprit occidental change. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale le racisme, qui sous-tendait et soutenait l’expansion coloniale, devient inacceptable dans les discours officiels ce qui affaiblit la position occidentale. En 1948, alors que le colonialisme européen est critiqué par les Etats-Unis, le droit des peuples à l’auto détermination est  également reconnu. C’est aussi le moment où les élites colonisées ayant séjourné en Europe rapportent dans leur pays une connaissance de la société occidentale qu’elles vont utiliser pour reconquérir leur liberté. Dans ce contexte, les luttes de libération se multiplient, notamment en Indochine et en Algérie, des conflits dans lesquels la France s’enlise.

Le Vietnam marque un tournant crucial dans le lot de défaites de l’occident. Alors que la connaissance de l’adversaire est un facteur clé pour gagner une guerre, ce conflit s’est justement caractérisé par une grande ignorance américaine quant au pays, comme le Secrétaire à la Défense américaine de l’époque, R. McNamara, l’a d’ailleurs reconnu par la suite. Cette ignorance a donné lieu à une série de difficultés importantes pour les troupes américaines dont le moral a rapidement chuté. Face à des bataillons Viêt-Cong déterminés, ceci s’est révélé fatal. Le Vietnam constitue également une nouveauté dans l’histoire militaire occidentale par la surmédiatisation du conflit. L’omniprésence de la guerre dans les médias provoqua une forte réaction de l’opinion publique et une mobilisation sans précédant de la société civile américaine. Le fait que la population soit fermement opposée à cette guerre constitua donc également, en plus de la défaite militaire sur le terrain, un échec politique cuisant pour le gouvernement américain.

Le syndrome de l’hyper sécurité

Aujourd’hui, après une vingtaine d’année de paix relative, l’Occident n’accepte plus l’idée de mort – comme en témoignent le développement de l’idée de guerre zéro mort et l’importance grandissante des drones. Cette longue période de paix et de prospérité entraîne paradoxalement un besoin grandissant de sécurité, avec lequel la peur ne fait qu’augmenter. Mais la peur de quoi ? De qui ? D’où viendrait la menace ? Aujourd’hui, l’Etat Islamique représente l’ennemi principal de l’Occident. Bien qu’employant la terreur comme moyen d’atteindre son but – celui de créer un califat mondial – Daesh n’est pas, selon l’auteur, uniquement un mouvement terroriste en ce qu’il possède une idéologie. Il prend ainsi la forme d’un mouvement révolutionnaire de type guérilla. Désigner l’ennemi principal est une règle d’or si l’on veut mettre en place une stratégie efficace pour le contrer, or, la stratégie occidentale est totalement inadaptée à la menace. La diffusion continue des exactions commises par L’Etat Islamique par les médias occidentaux ne fait que le servir, car il s’agit précisément de sa tactique pour étendre son influence,  diviser les populations et instiller le doute.

Pendant les guerres de colonisation, les adversaires de l’Occident ne le connaissaient que de manière très partielle. A partir des guerres de décolonisation, bien que toujours en infériorité technologique, ils ont réussi à prendre le dessus en alliant connaissance de l’Occident et force idéologique (nationaliste, communiste).  Aujourd’hui, en plus de bénéficier d’un sanctuaire et de soutien extérieur, Daesh possède une idéologie qui lie passion patriotique et religieuse, ainsi qu’une grande connaissance du monde occidental. La supériorité technologique de ce dernier ne lui permet plus de gagner car il semble être en grande infériorité stratégique : dans une période dominée par les guerres asymétriques, l’asymétrie la plus importante ne réside pas dans la technologie ou les armes, mais bien dans l’idéologie. Ainsi, l’Occident réagit de manière contre productive face à un ennemi surdéterminé.

Conjuguant histoire, géopolitique et observation de terrain, Gérard Chaliand nous offre un essai éclairant :  auparavant visible et prévisible, l’ennemi de l’Occident est désormais insaisissable car sans visage ni frontières. Mais selon l’auteur, l’Etat Islamique ne possédant aucun programme viable en realpolitik, la menace du djihadisme dans la géopolitique mondiale est très fortement surévaluée.

 

 

About Amélie METEL

Etudiante en master 2 coopération internationale à l’université Grenoble Alpes. Passionnée par la géopolitique, elle se spécialise dans l’analyse des conflits armés et la diplomatie.

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