Accès maritime pour la Bolivie : la CIJ douche les espoirs de La Paz - Les Yeux du Monde

Accès maritime pour la Bolivie : la CIJ douche les espoirs de La Paz

En refusant d’obliger le Chili à négocier un accès souverain vers l’océan Pacifique pour son voisin altiplanique, la Cour internationale de justice de La Haye a porté un coup rude à La Paz. Une décision qui ne mettra pas fin aux aspirations maritimes de la Bolivie et qui affectera lourdement la région.

Un litige de plus d’un siècle

“Ce qui un jour fut nôtre, nôtre sera de nouveau” Monument bolivien en souvenir du littoral perdu lors de la Guerre du Pacifique

Serait-ce la fin de la “question du Pacifique”? Le 1er octobre la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye a rendu un avis défavorable concernant la demande déposée par la Bolivie contre le Chili. Ce jugement ne consistait pas à rendre directement au pays altiplanique un accès souverain à l’océan Pacifique mais à définir si le Chili devait être tenu ou non de négocier avec son voisin. Par 12 voix contre 3, la CIJ a ainsi approuvé la position de Santiago dans cette affaire – jugement sans possibilité d’appel – mais a également appelé à « poursuivre le dialogue » entre les deux parties. Un euphémisme étant donné que les relations diplomatiques entre La Paz et Santiago sont rompues depuis 1978 et que le processus a relancé les rancœurs nationalistes de part et d’autres de la Cordillère des Andes.

Ce conflit remonte à la guerre du Pacifique (1879-1883) remportée par le Chili contre l’alliance de la Bolivie et du Pérou, lui permettant de s’approprier d’immenses territoires dans le désert d’Atacama, d’Antofagasta jusqu’aux provinces péruviennes de Tacna et Arica. Le traité de 1904 signé entre La Paz et Santiago entérina la défaite de la Bolivie, signifiant la perte de son unique accès direct au littoral de l’océan Pacifique en contrepartie de la construction d’un chemin de fer jusqu’au port d’Arica et d’un usage privilégié de celui-ci. Cependant, ces concessions chiliennes se sont rapidement avérées insuffisantes pour les dirigeants boliviens, en raison des difficultés logistiques liées à l’exportation des marchandises cette voie. Plusieurs négociations ont depuis eu lieu, sans pour autant qu’une solution ne soit trouvée. Face à cette impasse la dispute a pris un tournant judiciaire lorsque la Bolivie saisit la CIJ en 2013 afin que le Chili négocie de « bonne foi », d’autant que celle-ci obligea l’année suivante le Chili à rendre une portion de territoire maritime au Pérou. La décision de Haye  a été difficilement acceptée, tant les espoirs du pays et de son président Evo Morales étaient grands. Ce dernier déclara ainsi que son pays « ne renoncera jamais » à ses prétentions maritimes.

Relations diplomatiques, élections présidentielles et Silala : trois incertitudes

La décision de la CIJ ne mettra donc pas fin aux aspirations boliviennes mais elle pourrait être lourde de conséquences. Cet épisode judiciaro-diplomatique laissera des traces et empêchera un rapprochement à court terme des deux pays impliqués dans ce différend historique tant le processus de La Haye a renforcé les antagonismes nationaux. Des tensions illustrées en 2017 avec l’incident causé par l’arrestation de neuf fonctionnaires boliviens ayant pénétré le territoire chilien. En ce sens, le président chilien Sebastián Piñera a accusé Morales d’avoir suscité de faux espoirs pour son peuple, affirmant que la reprise d’un dialogue entre les deux nations ne serait possible que si la Bolivie « abandonne son absurde prétention sur le territoire, la mer ou la souveraineté chilienne ». A cela s’ajoute un autre litige à régler à La Haye, entre les deux pays, concernant la rivière Silala, dont le Chili est accusé d’utiliser les eaux illégalement.

L’intégration frontalière entre le Chili et la Bolivie est pourtant une réalité indéniable, les mouvements migratoires et les échanges économico-culturels paradiplomatiques s’étant développés en dépit des oppositions entre les deux chancelleries. Néanmoins, l’intransigeance de la Moneda oblige la Bolivie à chercher d’autres débouchés pour exporter ses marchandises. En ce sens Evo Morales en personne est venu assister à la réception d’un navire avec près de 13 000 tonnes de marchandises en provenance de Chine dans le port d’Ilo au sud du Pérou, en vertu d’un accord noué entre les deux pays. Ce site est qualifié avec emphase de « nouveau canal de Panama » par le président bolivien en vertu de sa position stratégique.

L’arrêt de la CIJ constitue un immense revers pour Morales sur le plan national, lui qui a multiplié les interventions médiatiques et les provocations contre Santiago afin que la cause bolivienne suscite un écho international. En effet après l’échec d’un référendum en 2016 qui devait lui permettre de se représenter une quatrième fois à présidence en 2019, le Tribunal Constitutionnel Plurinational l’autorisa tout de même à se présenter pour cette nouvelle échéance électorale. Quelques jours après l’arrêt de la CIJ, le 6 octobre, l’ancien président et membre de la délégation bolivienne à La Haye, Carlos Mesa a ainsi annoncé sa candidature et apparaît très proche de son adversaire dans les enquêtes d’opinion.  Nul doute que la « question du Pacifique » sera partie intégrante des débats à venir au cours de l’élection présidentielle et de l’agenda diplomatique sud-américain. Il reste à espérer qu’en dépit des antagonismes nationaux des avancées puissent être effectuées en termes d’intégration régionale, puisque malgré ses nombreuses ressources la Bolivie demeure l’un des pays les plus pauvres du continent américain.

About Lucas MAUBERT

Doctorant en Histoire à l'Université de Tarapacá (Chili). Diplômé de l'IEP de Rennes et de l'Université Rennes 2. Rédacteur pour Les Yeux du Monde depuis 2016.

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