Archipel des Chagos : l’aboutissement de la décolonisation ? - Les Yeux du Monde

Archipel des Chagos : l’aboutissement de la décolonisation ?

Le 25 février, la Cour internationale de justice – organe judiciaire principal des Nations Unies – a rendu un avis non contraignant sur le sort des îles Chagos. Ces dernières, administrées par le Royaume-Uni, sont revendiquées par l’île Maurice depuis plusieurs décennies. La Cour a demandé à la Couronne britannique de mettre fin à son contrôle sur l’archipel. Au cœur d’un processus de colonisation douloureux, les Chagos sont, par leur position géographique stratégique, tiraillées entre les intérêts des Occidentaux et ceux des locaux.

Île de Diego Garcia, base militaire américaine
Au-delà de ses airs paradisiaques, l’île de Diego Garcia abrite une base militaire américaine stratégique.

Le rapport consultatif de la Cour établit que le Royaume-Uni a « illicitement » séparé l’archipel des Chagos de l’île Maurice. Pour les Chagossiens d’origine, cette décision, bien que non coercitive, représente une victoire significative. Londres a contre-attaqué en insistant sur le rôle défensif de la base de Diego Garcia, une île de l’archipel. En effet, depuis 1966, les Etats-Unis disposent d’un bail leur permettant d’établir une base militaire sur l’atoll. Ainsi, bien que petites, les îles des Chagos représentent un enjeu stratégique important pour les Anglais et les Américains.

Une histoire coloniale douloureuse

Au XVIème siècle, les Portugais découvrent les Chagos, alors inhabitées. Celles-ci le resteront jusqu’au XVIIIème siècle, au moment de la colonisation française. L’archipel est alors peuplé d’esclaves venus d’Afrique pour cultiver la noix de coco et le coprah. En 1814, les Chagos passent sous domination britannique puis, sont rattachées à la colonie mauricienne, en 1903. L’abolition de l’esclavage en 1834 voit l’arrivée de travailleurs indiens qui se mêlent à la population.

L’expulsion des Chagossiens

En 1965, Londres propose aux autorités mauriciennes d’acquérir l’archipel pour trois millions de livres. Ces dernières acceptent. Les Chagos deviennent alors un « British Indian Ocean Territory ». Quand, en 1968, Maurice accède à l’indépendance, les Chagos demeurent propriété de la Couronne.

Entre 1968 et 1973, les îles sont vidées de leur population par les autorités britanniques. Ce processus progressif a pris de nombreuses formes : interdiction de retour après un voyage à l’étranger, restriction de l’approvisionnement en nourriture et en médicaments, etc… Cet exode forcé a provoqué un profond traumatisme au sein de la communauté chagossienne. En tout, ce sont près de 2000 personnes qui ont été chassées vers Maurice et les Seychelles. Mal intégrées dans leur nouvel habitat, certaines se battent depuis pour qu’on leur accorde le droit de retourner sur leurs terres. Le Royaume-Uni s’y est constamment opposé, avançant des problématiques de sécurité liées à la base militaire de Diego Garcia.

Diego Garcia : l’îlot paradisiaque sous contrôle militaire

En 1966, un an seulement après son acquisition des Chagos, Londres cède aux Etats-Unis un bail de 50 ans les autorisant à faire de l’île de Diego Garcia une base militaire. Cette transaction entre les deux alliés a été beaucoup critiquée par son caractère informel. En effet, aucun vote n’a eu lieu au Parlement britannique pour valider cet accord. Il s’agissait plutôt d’un échange de bons procédés. Pendant la guerre froide, Diego Garcia joue un rôle stratégique du fait de son positionnement géographique.

Après les défaites militaires au Vietnam et au Cambodge, la sécurisation de l’Océan Indien apparaît comme un enjeu majeur pour la puissance américaine qui craint, de surcroît, l’expansion de la marine soviétique. En 1979, après la révolution iranienne, la base est agrandie pour accueillir une plus grande quantité de navires de guerre ainsi que des bombardiers. L’effondrement de l’URSS ne met pas fin aux activités militaires de la base. En effet, celle-ci est réutilisée dans le cadre des guerres menées par les Etats-Unis contre le terrorisme (Irak et Afghanistan). Un centre de détention secret de la CIA y fut même installé après les attentats du 11 septembre. Fort de ce partenariat, Londres renouvèle le bail pour vingt ans en 2016.

Conflits juridiques et manipulation d’une réserve maritime

Depuis leur expulsion, les Chagossiens se battent pour faire reconnaître leur droit au retour. Ils obtiennent une première victoire en 1982 à travers le versement de 4 millions de livres par le Royaume-Uni et l’octroi de terres sur l’île Maurice, pour une valeur d’un million de livres. Toutefois, le parcours qui mena à la décision de la Cour internationale fut chaotique. En effet, si une cour d’appel britannique autorise les Chagossiens à rentrer chez eux en 2007, cette décision est annulée dans la foulée par la Chambre des Lords.

Les relations se détériorent encore un peu plus en 2010 quand le Royaume-Uni émet la volonté de faire de l’archipel une réserve maritime. Derrière les promesses écologiques, se trouve en réalité le projet d’empêcher définitivement le retour des Chagossiens en déclarant leurs îles inhabitables, à l’exception de Diego Garcia. Cette ambition cachée est révélée par Wikileaks, qui a pu accéder à des sources diplomatiques. Un tribunal déclare le projet illégal et les Chagossiens crient à la manipulation.

L’avis de la Cour internationale, bien que non contraignant, exerce une pression diplomatique significative sur le Royaume-Uni, qui devra certainement revoir ses positions. Il met également en lumière les griefs de la communauté chagossienne, une population peu connue, au passé colonial difficile.

Sources:

https://www.monde-diplomatique.fr/2018/10/BIAD/59165

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/04/08/chagos-l-archipel-du-non-retour_5282571_3212.html

https://www.sudouest.fr/2019/02/25/les-iles-chagos-litige-international-et-drame-humain-de-cinq-decennies-5850126-4803.php

About Clara JALABERT

Clara JALABERT est étudiante en troisième année à Sciences Po Paris. Passionnée par les relations internationales et l'histoire, elle souhaite poursuivre son parcours dans le journalisme.

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