Mali : les enjeux d'une élection présidentielle cruciale - Les Yeux du Monde

Mali : les enjeux d’une élection présidentielle cruciale

Le 29 juillet 2018, quelque huit millions de votants étaient appelés aux urnes afin de départager vingt-quatre candidats à l’occasion du premier tour de l’élection présidentielle malienne. Dans la soirée du 2 août, le Ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation levait le voile sur l’issue très attendue du scrutin : le président sortant, Ibrahim Boubacar Keïta (« IBK »), affrontera Soumaïla Cissé, leader de l’opposition, lors d’un second tour prévu le 12 août. 

Mali : les enjeux d'une élection présidentielle majeure (Ibrahim Boubacar Keïta ("IBK") et Soumaïla Cissé ("Soumi")
Ibrahim Boubacar Keïta (« IBK », haut) et Soumaïla Cissé (« Soumi », bas)

Avec un taux de participation de 43,06%, la sixième élection présidentielle depuis l’avènement de la démocratie en 1991 réitère le duel Keïta-Cissé. En 2013 déjà, un an après le coup d’État militaire qui renversa le président Amadou Toumani Touré, l’opposition entre les deux candidats s’était soldée par une large victoire d’IBK au second tour (77,61% des voix).

À l’image du précédent scrutin, survenu dans un climat délicat de transition politique et de déclenchement de la guerre, l’élection du futur président de la République malienne se déroule dans un contexte interne préoccupant [1].

Le Mali en proie à l’insécurité

En 2013, Ibrahim Boubacar Keïta avait été élu pour restaurer la paix nationale. Après cinq ans d’interventions militaires internationales contre les insurrections touarègue et djihadiste, le Mali demeure un pays miné par le terrorisme islamiste, l’action des groupes armés et les conflits intercommunautaires.

La Minusma, opération de maintien de la paix au Mali déployée mi-2013 par les Nations unies, est vivement critiquée pour son incapacité à éradiquer durablement la violence. L’opération de contre-terrorisme Barkhane, conduite par l’armée française depuis 2014, affiche un bilan mitigé dans l’ensemble de la région. Enfin, le financement international de la force conjointe du G5 Sahel tarde à se matérialiser, malgré les 414 millions d’euros promis lors de la Conférence internationale de Haut niveau sur le Sahel tenue à Bruxelles en février dernier [2].

Par ailleurs, les accusations de manque de « volonté politique » fusent contre le président Keïta, alors même que le Mali est l’un des pays d’Afrique les plus concernés par la menace djihadiste. Si l’accord de paix d’Alger, signé en 2015 entre Bamako et les rebelles issus de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), a suscité beaucoup d’espoirs, son application est au point mort.

Somme toute, l’instabilité malienne est particulièrement vive dans les régions du Nord et du Centre [3]. La période de campagne présidentielle a d’ailleurs vu se multiplier les attaques terroristes contre la population civile et les soldats français à proximité de la frontière nigérienne, à Gao ou encore dans la région de Mopti. Une cause d’inquiétude majeure pour la communauté internationale, qui espère du nouveau gouvernement la mise en oeuvre de mesures efficaces capables d’endiguer l’aggravation de la situation sécuritaire.

Un bilan présidentiel en demi-teinte

Aujourd’hui, la paix tant attendue au Mali n’est donc pas au rendez-vous. Si le président sortant est en position de force (41,42% des voix au premier tour), la tenue même d’un second scrutin est l’illustration d’une première présidence loin d’être consensuelle.

Devenu premier producteur africain de coton, le pays affiche une croissance économique supérieure à 5% depuis plusieurs années [4]. Tandis que le Gouvernement a entamé de réels efforts pour atténuer le déficit d’infrastructures de ce pays enclavé, l’année 2017 a été marquée par une augmentation des investissements privés – une première depuis 2012 –. Au niveau diplomatique, le Mali « se fait à nouveau écouter dans le concert des nations », déclamait IBK lors de son discours de candidature le 28 mai.

Toutefois, ces progrès certains ne peuvent occulter les nombreuses lacunes qui demeurent en matière de développement et de gouvernance. La croissance économique, peu inclusive, ne bénéficie pas à l’ensemble de la population dont près de la moitié vit sous le seuil de pauvreté. Alors que de nombreuses zones échappent encore au contrôle de l’État, les Nations unies classaient le Mali au rang 175 sur 188 pays pour son indice de développement humain [5].

Surtout, depuis son élection à la tête du Mali, la crédibilité du président IBK est entachée par de nombreux scandales de détournements de fonds. À   quelques jours du second tour de la présidentielle, les soupçons de fraude électorale sont d’ailleurs au centre de l’attention des candidats de l’opposition.

Vingt-sept ans après l’arrachement de la démocratie, la sixième élection présidentielle malienne est ainsi perçue par tous comme une nouvelle expérimentation démocratique dans un pays profondément affecté par la pauvreté, les tensions politique et l’insécurité.

 

[1] Laurence CAREMEL, « L’aide financière au Mali à l’épreuve de la guerre et de la corruption », Le Monde, [en ligne] 26 juillet 2018.

[2] European Union External Action, “Sahel: The EU mobilises €414 million in international support”, EEAU, [en ligne] 23 février 2018.

[3] Morgane LE CAM, « Une élection présidentielle malienne sous haute tension », Le Monde, [en ligne] 27 juillet 2018.

[4] Banque mondiale (2018), La Banque mondiale au Mali.

[5] Programme des Nations Unies pour le Développement (2016), Rapport sur le développement humain 2016. Le développement pour tous. 

 

About Maxine SABATER

Issue d’une CPGE B/L et d’une Licence de Relations internationales à Sciences Po Aix, Maxine Sabater est actuellement étudiante en Master 2 Géopolitique et sécurité internationale à l’Institut Catholique de Paris. Elle se passionne pour les enjeux sécuritaires et stratégiques contemporains, avec un focus particulier sur la stratégie de puissance chinoise et la géopolitique du cyberespace.

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