La conservation japonaise de sa politique de patriotisme économique - Les Yeux du Monde

La conservation japonaise de sa politique de patriotisme économique

Au cours du traitement médiatique de l’affaire Carlos Ghosn, nombres d’observateurs furent frappés de stupeur en apprenant avec quelle sévérité la justice japonaise s’est rendue capable de brimer un chef d’entreprise français, malgré le rôle éminent qu’il entretenait jusqu’alors au sein de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi. Depuis le 19 novembre 2018, en raison de soupçons de dissimulation aux autorités boursières d’une partie de ses revenus perçus chez Nissan, ainsi que d’abus de confiance résultant de virements effectués d’un compte de cette société au bénéfice d’un ami saoudien, la garde à vue du susdit PDG n’a cessé d’être prolongée. Partant, il demeure incarcéré dans un centre de détention au coeur de Tokyo. Toutefois, cette intransigeance judiciaire s’explique à travers l’étude de points de repères culturels et historiques nippons. Là se sont entretenus les souvenirs d’humiliations antérieures. L’inimitié nourrie à l’encontre des étrangers s’est logée en profondeur au sein de l’identité japonaise. Cet affect resurgit lorsqu’en de pareilles circonstances leurs intérêts économiques nationaux sont menacés. Cette fabrication de l’ennemi relève ainsi d’un processus systémique défensif. En ayant recours à cette grille de lecture, l’affaire Carlos Ghosn est éminemment révélatrice de la conservation japonaise de sa politique de patriotisme économique issue, d’une part, de la culture isolationniste nippone dite « Sakoku », et d’autre part, de la hantise étatique d’être une fois de plus humilié par des traités inégaux.

La Grande Vague de Kanagawa (神奈川沖浪裏) publiée en 1830 par Katsushika Hokusai (葛飾 北斎), symbole d’une main destructrice dominant la baie d’Edo avant qu’elle ne s’abatte sur le Mont Fuji. Dans une approche subjective de l’oeuvre, cette estampe illustre que “les événements sont l’écume des choses, ce qui m’intéresse c’est la mer” (Paul Valéry).  Au cœur de cet article, c’est à une démarche similaire, longue dans le temps, que je vous invite chaleureusement à explorer la conservation japonaise de sa politique de patriotisme économique.

Sakoku, la conservation culturelle de l’isolationnisme nippon

Postérieurement à la découverte portugaise du Japon en 1543, la terre du Soleil-Levant entretint peu à peu de multiples relations commerciales avec des puissances européennes telles que le Portugal, l’Espagne, la Hollande ou la Grande-Bretagne. L’influence occidentale fut telle que de nombreux nippons se convertirent au catholicisme. À partir de 1587, sous l’impulsion d’un rejet du christianisme amorcé par Toyotomi Hideyoshi, les premiers effets de « fermeture du pays » apparurent, puis se consolidèrent sous la période Tokugawa jusqu’à donner naissance à une politique isolationniste japonaise. Désireux de maintenir le pays enchaîné afin de sécuriser son économie, le shogunat intensifia successivement le contrôle du territoire au cours de sa dynastie. Alors qu’en 1623 les Anglais quittèrent l’île, l’année suivante, les Espagnols se virent interdire l’accès aux ports nippons, tandis que les Portugais furent expulsés en 1639. Le Japon n’acceptait d’entretenir de relations commerciales qu’avec la Hollande, qui compte tenu de sa volonté de conservation de son monopole au sein du marché asiatique, octroyait au shogunat l’assurance d’une absence de concurrence européenne. En outre, cette unique ouverture au Monde occidental permettait au Japon de suivre les avancées technologiques européennes grâce à l’étude de documents néerlandais, discipline d’analyses également dénommée « Rangaku ». Cependant, l’isolement volontaire nippon pris fin à partir du 8 juillet 1853, date à laquelle le commodore Matthew Perry de l’US Navy fit démonstration de la puissance de ses canons, avant d’ancrer ses « navires noirs » au coeur de la baie d’Edo.

Les traités inégaux, le souvenir d’une humiliation passée

Le 31 mars 1854, cédant à la diplomatie de la canonnière sous la menace des navires de guerre, les représentants du shogunat des Tokugawa conclurent la convention de Kanagawa avec le commodore Perry. Elle constitue le premier traité inégal imposé au Japon. Celui-ci octroya aux occidentaux l’autorisation d’accoster dans les ports nippons et par-delà de s’y ravitailler en charbon, ainsi qu’en vivres. Durant les sept années qui suivirent, les États-Unis, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, l’Empire russe, le Royaume des Pays-Bas et le Second Empire de France profitèrent de l’état de fragilité japonaise afin de multiplier la conclusion de traités inégaux similaires. Dans ces circonstances, les puissances occidentales prirent le contrôle des tarifs d’importations et in fine, le Japon perdit son autonomie en garantissant certains privilèges juridiques tels que l’extraterritorialité au sein des ports concernés par ces « traités d’amitié et de commerce ».

L’affaire Carlos Ghosn, une psychologie inscrite dans le temps long d’une histoire partagée

L’affaire Carlos Ghosn est d’abord un rapport de force franco-japonais où les intérêts de Renault s’opposent à ceux de Nissan. Une analyse de l’échiquier économique permet de constater que Renault détient 43,3 % des parts de son partenaire nippon, tandis que Nissan ne possède que 15 % des parts de son allié. À titre de comparaison, l’État français est le premier actionnaire de Renault avec une détention s’élevant à 15,01%, soit 0,01% de plus que Nissan. En outre, en vertu des accord passés en 1999, les Japonais n’ont aucun droit de vote à l’assemblée générale, tandis que la France en possède près de 20% grâce à la loi Florange et le principe du droit de vote double. Pourtant, la société automobile nipponne vend près de deux fois plus de véhicules que son homologue français. Les rumeurs récentes sur la préparation par Carlos Ghosn d’un projet de fusion entre les deux entreprises automobiles constituent-elles l’élément déclencheur de mesures de patriotisme économique japonais? L’arrestation de Carlos Ghosn se basant sur le rapport d’un lanceur d’alerte constitue-t-elle un dévoiement de la procédure légitime tendant à révéler de bonne foi, de manière désintéressée et dans le but de protéger l’intérêt général, des activités illégales supposément commises par le PDG? Nissan a-t-il intentionnellement déstabilisé Renault ainsi que l’État français afin de peser davantage au sein d’un rapport de force qui lui est défavorable? En l’absence de certitude, ces interrogations demeurent légitimes. Indépendamment de cela, eu égard au traitement judiciaire de l’affaire, la hantise japonaise d’être une fois de plus humilié par un traité inégal explique l’intransigeance nippone et révèle la conservation du Sakoku.

Laver le sang par le sang
⾎血で⾎血を洗う
(Proverbe japonais embrassant la Loi du talion)

Sources:
Pierre Conesa, La fabrication de l’ennemi ou Comment tuer avec sa conscience pour soi, Robert Laffont, 2011.
https://portail-ie.fr/analysis/2008/carlos-ghosn-entre-tribunal-mediatique-et-destabilisation-economique
http://www.epge.fr/wp-content/uploads/2019/01/Japon-Protectionnisme-2.pdf

About Adrien GUYOT

Adrien GUYOT est Juriste Droit des Affaires Alternant chez Michelin | Étudiant en Master 2 Droit et Fiscalité de l’Entreprise GEFIRE. Il est également titulaire d'une Licence en droit privé, d'un Diplôme Universitaire en Gouvernance, Risques et Conformité, ainsi que d'un Master 1 en Droit des Affaires à l'Université Clermont Auvergne. Il est rédacteur pour les Yeux du Monde depuis novembre 2018.

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