Éthiopie : Pourquoi l’État est-il entré en guerre contre le Tigré ?

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Le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a obtenu le prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir favorisé la réconciliation entre son pays et l’Érythrée. Il a pourtant décidé de s’engager sur la voie de la guerre civile en lançant une offensive militaire contre le Tigré le 3 novembre dernier. Alors que la méfiance de la province envers le gouvernement fédéral de l’Éthiopie s’était accentuée ces dernières années, comment expliquer la récente escalade du conflit ?

Ethiopie Tigré
La province du Tigré se trouve au nord de l’Éthiopie, aux frontières avec l’Érythrée et le Soudan.

Le Tigré et l’Éthiopie : De la prise de pouvoir à la marginalisation

Le Tigré est une province au nord de l’Éthiopie. Six millions d’habitants en majorité d’ethnie tigréenne y habitent (6% de la population totale de l’Éthiopie).

Les Tigréens ont longtemps détenu un pouvoir important au sein de l’État fédéral éthiopien. Le Front de libération des peuples du Tigré (FLPT) – le parti qui dirige cette province – a en effet été à la tête de la coalition qui gouvernait le pays à partir de 1991. Le dirigeant autoritaire Meles Zenawi, au pouvoir jusqu’en 2012, était lui-même tigréen. La province devait cette position favorable à son rôle capital dans la chute du régime marxiste du Derg (1974-1987).

La relation entre le Tigré et l’Éthiopie s’est cependant dégradée après l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en 2018. Le Parlement l’avait élu afin de calmer les manifestations des Oromo et des Amhara. Ces deux peuples qui forment 50% de la population éthiopienne manifestaient pour obtenir plus de représentation politique dans la coalition. Abiy Ahmed a alors écarté les politiciens tigréens de plusieurs postes clefs sous prétexte de lutte contre la corruption. En réalité, cela lui a surtout permis de rendre la classe politique plus représentative et de diminuer l’influence du FLPT.

Une récente escalade ces derniers mois

Ces relations tendues se sont détériorées depuis septembre, en partie en raison de la pandémie de COVID-19. Le gouvernement a d’abord supprimé des allocations à la province qui visaient à réduire les effets d’une invasion de criquets pèlerins au profit de la lutte contre la COVID-19. Les tensions ont augmenté lorsque le Tigré a refusé de reporter les élections parlementaires malgré les consignes du gouvernement en raison de la pandémie. Le FLPT a déclaré ne plus reconnaitre le gouvernement d’Addis Abeba, qui aurait dû être réélu par le nouveau parlement. En octobre, le gouvernement a répondu à cette désobéissance en suspendant le versement des subventions à la région.

Le gouvernement a fini par lancer une intervention armée en réponse à l’attaque d’une base militaire par le FLPT. Différentes mesures ont par ailleurs été prises pour tenter de maintenir le calme dans la région. L’État a ainsi annoncé l’état d’urgence dans la province et la coupure de tous les moyens de communication. Mais si Abiy Ahmed a affirmé que la cible était uniquement le FLPT, les récents bombardements dans la capitale provinciale risquent de faire des civils tigréens les premières victimes du conflit. Des milliers de réfugiés auraient déjà traversé la frontière soudanaise pour fuir les violences.

Le risque d’une guerre civile et internationale

Différents indices semblent montrer que l’État éthiopien ne remporterait pas facilement une guerre contre le Tigré. Quelques 250 000 miliciens sont présents dans la province. Une partie de l’armée éthiopienne qui y est également stationnée (le Northern Command) est composée de Tigréens potentiellement loyaux à leur région. Le FLPT tente d’ailleurs d’en prendre le contrôle. Ainsi, il a refusé fin octobre la mise en place d’un nouveau commandement fidèle à Addis Abeba. La population soutient quant à elle majoritairement le FLPT en raison de sa méfiance envers l’État éthiopien. Les Tigréens craignent en effet que les autres ethnies majoritaires ne les marginalisent par rancœur envers leur ancienne domination. Enfin, les belligérants pourraient avoir accès aux nombreuses armes présentes dans la région depuis la guerre contre l’Érythrée limitrophe.

De plus, ce conflit risque de mener à l’ouverture de nouveaux conflits ethniques latents en Éthiopie. Il révèle en effet la peur des différentes provinces face au renforcement de l’État promu par Abiy Ahmed.

Enfin, le conflit pourrait avoir un impact important dans tout la Corne de l’Afrique. L’Érythrée, proche d’Abiy Ahmed, pourrait ainsi décider d’intervenir contre le Tigré limitrophe. Cela est d’autant plus probable que les deux régions sont en mauvais termes. Le FLPT était au pouvoir lors de la guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée (1998-2000) et leur frontière est toujours disputée, en particulier la ville de Badme. Il y a enfin un risque que les puissances du Golfe et du Moyen-Orient, comme la Turquie et le Qatar, décident de se mêler du conflit pour accroître leur influence dans la Corne de l’Afrique.

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Clara SCHLECK

Clara Schleck étudie l'histoire à l'université Panthéon-Sorbonne, après deux années de classe préparatoire littéraire au lycée Janson de Sailly.

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