Tigré : le gouvernement éthiopien face à la crise humanitaire

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Après trois mois de conflit dans la province éthiopienne du Tigré, les organisations humanitaires relèvent que la situation s’aggrave et que les habitants souffrent de la faim. L’ONU et les ONG ne peuvent toujours pas accéder à la majeure partie de la province. Les observateurs s’interrogent quant à eux sur le rôle que joue le gouvernement dans la crise humanitaire.

Tigré humanitaire
Le PAM qui a reçu le Prix Nobel de la Paix en 2020 devrait pouvoir opérer dans la région.

La plupart des habitants dépendant de l’aide alimentaire restent inaccessibles

Le conflit a entrainé une grave crise humanitaire au Tigré et plusieurs cas de décès liés à la faim ont déjà été rapportés. Avant le conflit entre le TPLF et le gouvernement, 1,6 millions d’habitants de la région dépendaient déjà de l’aide alimentaire. La Croix-Rouge éthiopienne estime désormais que 3,8 millions d’habitants sur les 6 millions ont besoin de l’aide, sans compter les quelques 10 000 personnes réfugiées au Soudan et en Erythrée. Elle prédit également que des dizaines de milliers d’habitants pourraient mourir de faim les prochains mois.

Cette situation découle de la fermeture des routes depuis novembre. Elle empêche l’approvisionnement des villes, entraine une raréfaction de la nourriture sur les marchés locaux et une importante inflation.  La fermeture des banques empêche les habitants de retirer leur argent alors que les fonctionnaires ne reçoivent plus leur salaire. Les données sur la région sont cependant très approximatives, puisque tous les moyens de communication sont coupés depuis novembre.

Malgré la faim, les parties centrales et occidentales du Tigré sont toujours inaccessibles aux organisations humanitaires. Celles-ci ne peuvent jusqu’à présent se rendre qu’autour de la capitale Mekele et le long d’axes routiers importants (en rouge foncé sur la carte ci-dessus). En dépit des tentatives de négociation de l’ONU pour un accès libre, le gouvernement éthiopien rechigne à accorder des autorisations. Lorsqu’il le fait, les organisations humanitaires ont rapporté avoir ensuite été arrêtées par les troupes du gouvernement provincial le temps que lui aussi accorde sa permission. Le secrétaire du Conseil norvégien pour les réfugiés, Jan Egeland, affirme ainsi avoir “rarement vu une réponse humanitaire aussi bloquée et inapte à délivrer [l’aide] aussi longtemps”.

Le 6 février dernier, un accord entre le gouvernement éthiopien et le Programme alimentaire mondial des Nations Unies (PAM) a abouti à la promesse d’accorder des visas aux travailleurs humanitaires de l’agence onusienne. Si le gouvernement le respecte, cet accord permettrait d’apporter de l’aide à plus d’un million d’habitants.

Faim et conflit : quelle responsabilité du gouvernement ? 

Entre 1984 et 1985, le dictateur éthiopien de l’époque Mengistu Haile entre en guerre contre une insurrection du TPLF. Il procède alors à la destruction des récoltes et à l’abattage du bétail dans les campagnes pour affaiblir ses adversaires en leur coupant les vivres. L’année de mauvaise récolte se transforme alors en famine qui cause entre 600 000 et un million de morts. En janvier 2021, un article publié dans The Economist se demande si l’histoire n’est pas en train de se répéter. Selon plusieurs témoignages, l’armée brûlerait les récoltes et tuerait le bétail dans les régions où le TPLF est présent. Cela serait dans le but d’affamer ses combattants, mais les civils en souffriraient également.

Le blocage de l’aide serait également un moyen d’affaiblir le TPLF en l’empêchant d’utiliser celle-ci pour nourrir ses troupes. Le gouvernement éthiopien a annoncé avoir vaincu le groupe armé. Cependant les combats continueraient en réalité dans les zones rurales où les travailleurs humanitaires n’ont pas l’autorisation de se rendre.

Le gouvernement éthiopien a démenti utiliser la faim comme arme de guerre, une pratique condamnée par le droit humanitaire. Il s’agit selon lui d’une accusation “fondée sur des sources inconnues”. Face à l’accusation d’inaction, il affirme avoir délivré 31 000 tonnes d’aide alimentaire à 1,8 millions d’habitants en janvier. L’impact de cette action, si elle est exacte, est cependant pour l’instant impossible à évaluer.

Une absence des travailleurs humanitaires qui bénéficierait au gouvernement

L’absence des organisations humanitaires que le gouvernement semble chercher lui éviterait d’être trop exposé aux critiques de la communauté internationale. Les ONG pourraient être témoins des possibles crimes de guerre de l’armée. Human Rights Watch a en effet publié une enquête qui accuse l’armée de tuer civils et combattants sans distinction. Des témoignages de réfugiés civils tigréens en Ethiopie dénoncent des meurtres, viols, pillages et violences ethniques par tous les belligérants. Selon les observateurs, le gouvernement pourrait également vouloir dissimuler la présence des troupes érythréennes.

Enfin, un autre article avance que le gouvernement éthiopien voudrait éviter de trop montrer ses faiblesses. Cela lui permettrait d’éviter le discrédit face à la communauté internationale et à ses citoyens. La coupure des communications au Tigré et le blocage de l’aide humanitaire permet de limiter la transmission des données sur la situation alimentaire. Or pour déclarer une « famine », l’ONU s’appuie sur l’IPC (cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire). Cet outil permet de la distinguer de la « crise » et de l’« urgence », moins sévères. Sans la possibilité d’enquêter sur le terrain, l’ONU ne peut pas déclarer l’état de famine. De manière similaire, au Yémen, le gouvernement, soutenu par l’Arabie saoudite et les Houthis, empêche les agences humanitaires d’enquêter afin d’éviter que le terme « famine » ne ternisse leur image.

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Clara SCHLECK

Clara Schleck étudie l'histoire à l'université Panthéon-Sorbonne, après deux années de classe préparatoire littéraire au lycée Janson de Sailly.

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