Birmanie : Une perspective historique pour comprendre le coup d’Etat (2/2)

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En Birmanie, le coup d’Etat du 1er février 2021 a interloqué les observateurs internationaux. C’est en effet la dictature elle-même qui décide d’enclencher une transition politique au début du XXIe siècle, après avoir ignoré les résultats d’un premier vote en 1990. La rédaction d’une nouvelle Constitution en 2008 doit alors permettre à la Tatmadaw de garantir sa domination, même après la victoire de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) en 2015. Pourquoi l’armée a-t-elle donc interrompu la transition démocratique qu’elle semble avoir déclenchée ? 

Birmanie coup d'Etat
Aung San Suu Kyi, Conseillère d’Etat depuis 2016, était la leader de facto du pays.

Le faux départ des élections de 1990

Dans les années 1970, la situation économique du pays est désastreuse en raison de la politique de nationalisation mise en place les années précédentes. Les travailleurs mécontents et les étudiants organisent des manifestations pacifiques violemment réprimées par l’armée. En 1974, le refus du gouvernement de Ne Win de donner des funérailles nationales au défunt Secrétaire général des Nations Unies U Thant, considéré comme un héros, galvanise les étudiants qui organisent de nouvelles manifestations. L’armée écrase encore une fois ces protestations et prend des mesures répressives comme la fermeture des universités.

En août et septembre 1988, d’importantes manifestations et grèves sont organisées et attirent l’attention de la communauté internationale. Cette fois-ci, elles sont avant tout motivées par la demande de réformes pro-démocratiques. Le régime répond une nouvelle fois par la force, tue des milliers de manifestants et en emprisonne des milliers d’autres. Une partie de l’armée, le Conseil d’Etat pour la paix et le développement (CEPD) mené par le général Saw Maung, prend alors le pouvoir par un coup d’Etat, et annonce la tenue d’élections législatives. Son but est alors de reprendre les échanges commerciaux avec les pays qui les avaient suspendus après les violences.

Selon plusieurs analyses, le CEPD pense pouvoir gagner les élections grâce aux importants moyens mobilisés lors de la campagne électorale. Il fait arrêter la plupart des leaders de la LND rivale, dont Aung San Suu Kyi. Inquiété par le pouvoir que cette brillante oratrice exerce sur les foules, il l’éloigne définitivement de la possibilité de candidater sous prétexte que son mari et ses deux fils sont de nationalité britannique. Le CEPD tente également de discréditer le parti adverse en l’accusant de complot tour à tour communiste et d’extrême droite. Malgré ces dispositions, la LND surprend le régime en gagnant les trois-quarts des sièges des élections en mai 1990.

Mais le parti démocratique laissée sans leader fort n’ose pas revendiquer sa victoire après la publication des résultats. En juillet, le régime finit par faire marche arrière. Il affirme que les élections ne visent en réalité pas à élire un gouvernement, mais uniquement à désigner des personnes qui participeront à la rédaction d’une nouvelle Constitution.

Vers une « démocratie disciplinée »

Selon une vision répandue, le régime aurait accepté de réaliser une transition vers un système démocratique sous la pression internationale. En effet, à partir des manifestations de 1988, plusieurs pays occidentaux imposent des sanctions économiques et diplomatiques au pays. D’autres lectures soulignent que cette transition est avant tout un choix délibéré et calculé de la Tatmadaw pour renforcer le pays et son propre pouvoir. Cela lui permettrait de satisfaire une grande partie de l’opinion publique nationale, mais aussi de gagner du prestige sur la scène internationale et de pouvoir ainsi améliorer sa sécurité en ayant accès à la technologie militaire occidentale. Son intérêt est également de déléguer certaines responsabilités à une administration civile pour pouvoir se concentrer sur d’autres problématiques (1).

La Tatmadaw refuse cependant de renoncer à son pouvoir. Elle continue de se percevoir comme la garante de l’unité du pays. Le concept de démocratie ravive le souvenir de la période démocratique entre 1948 et 1962 où les conflits ethniques menaçaient le pays de dislocation.

L’idée d’une « démocratie disciplinée », c’est-à-dire contrôlée par les militaires en théorie le temps que le pays soit prêt pour une transition vers une démocratie réelle, fait alors son chemin. En 2008, une Convention nationale formée par les vainqueurs de l’élection de 1990 moins la LND rédige une constitution. La place de la Tatmadaw y est dominante. La Constitution garantit le contrôle de l’armée sur plusieurs industries, ce qui lui permet d’être économiquement indépendante. Elle lui réserve 25% des sièges du Parlement. L’armée peut donc poser son véto à tout changement de Constitution, celui-ci requérant 75% des voix. Elle dirige les ministères de l’Intérieur, de la Défense et des Frontières, les ministres y étant nommés par le commandant en chef des armées. Cela lui assure le contrôle des services secrets et de la police.

Les élections pour les assemblées législatives de différentes administrations territoriales sont organisées. En avril 2012, la LND participe et gagne la majorité des sièges renouvelés lors de ces élections. En novembre 2015, une nouvelle élection lui permet d’emporter 80% des sièges de l’assemblée législative nationale, et la plupart de ceux au niveau provincial. Elle peut alors élire un président de son parti. La Constitution empêche Aung San Suu Kyi d’accéder au poste de présidente en raison de la nationalités de ses fils. Mais en 2016, la LND parvient à contourner cette interdiction inventant pour elle le poste de conseillère d’Etat. Ce poste lui permet de diriger le pays de facto.

Cependant l’autonomie et le pouvoir de la Tatmadaw limite la LND et Aung San Suu Kyi dans leurs manœuvres. Par exemple, la Conférence de Panglong du XXIe siècle, lors de laquelle le gouvernement tente de signer des accords de paix avec une vingtaine de groupes ethniques armés, est mise en échec par les attaques de la Tatmadaw contre les groupes concernés.

Elle doit également accepter des compromis. En 2017, la Tatmadaw soutenue par une grande partie de la majorité bamare se lance dans une répression brutale de la minorité rohingya. La lauréate du Prix Nobel de la Paix ne s’oppose pas à la répression et va jusqu’à défendre l’armée devant la Cour de Justice internationale en 2019. Cela lui permet également de maintenir sa popularité nationale. En novembre 2020, la LND remporte les élections avec 80% des voix face au Parti de l’Union, de la solidarité et du développement (PUSD), soutenu par l’armée.

Des hypothèses sur les coulisses du coup d’Etat

L‘histoire de ces dernières décennies montre donc bien que les raisons derrière le coup d’Etat du 1er février 2021 ne sont pas évidentes. Pourquoi l’armée refuserait-elle la victoire au parti rival dans un système qu’elle domine ? Pourquoi lui dénier la victoire maintenant alors qu’elle l’avait acceptée en 2015 ?

La Tatmadaw soutient qu’elle est intervenue à la suite d’une fraude électorale du parti vainqueur. Les analystes avancent cependant d’autres suppositions. Une hypothèse répandue est que les généraux considéreraient le résultat des élections comme une humiliation. Mais d’autres répondent que la Tatmadaw ne pouvait pas ignorer la popularité du parti d’Aung San Suu Kyi. De plus, le nombre de sièges possédés par le PUSD était déjà insignifiant avant les élections. D’autres hypothèses, comme celle selon laquelle l’armée aurait vu sa puissance économique menacée, ou que les tensions entre la LND et la Tatmadaw seraient devenues trop fortes, ne semblent pas reposer sur beaucoup de faits concrets (2).

Une idée convaincante est peut-être que la LND aurait planifié une réforme remettant en question le pouvoir de la Tatmadaw. Dans le passé, elle a en effet réussi à contourner plusieurs fois la Constitution. Par exemple, en créant le poste de Conseillère d’Etat. Aung San Suu Kyi aurait ainsi pu vouloir accélérer la transition démocratique en planifiant un transfert de responsabilités au gouvernement civil. Elle aurait aussi pu tenter de réformer la Constitution, malgré les 25% des sièges occupés par les militaires.

La chercheuse Sophie Boisseau du Rocher souligne le décalage qui existe sans doute entre la vision de la Tatmadaw et celle de ses opposants. L’armée voudrait une « transition politique » pour son pays, un partage de ses pouvoirs avec des administrateurs civils à son avantage. La LND a interprété ces changements comme une « transition démocratique », le passage d’un régime dictatorial à un régime démocratique. Cette vision et les dangers qu’elle fait planner sur le pouvoir de l’armée pourraient expliquer le coup d’Etat (3).

Sources :

(1) SELTH, ANDREW. “All Going According to Plan? The Armed Forces and Government in Myanmar1.” Contemporary Southeast Asia, vol. 40, no. 1, 2018, pp. 1–26. JSTOR, www.jstor.org/stable/26539161

(2) SELTH, ANDREW. “The coup in Myanmar: What do we know?” The Interpreter, 03/02/2021, https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/coup-myanmar-what-do-we-know

(3) Sophie Boisseau du Rocher dans “Birmanie, sous la botte”, Géopolitis, 14 mars 2021, https://pages.rts.ch/emissions/geopolitis/11941880-birmanie-sous-la-botte.html

POPHAM, PETER. The lady and the peacock, The life of Aung San Suu Kyi, 2011. 464p

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Clara SCHLECK

Clara Schleck étudie l'histoire à l'université Panthéon-Sorbonne, après deux années de classe préparatoire littéraire au lycée Janson de Sailly.

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