Donald Trump, agent de subversion de la droite américaine

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À l’euphorie de la victoire de 2016 succède l’amertume de la défaite de 2020. Vaincu, Donald Trump peut néanmoins se targuer de l’héritage colossal qu’il laisse au Parti républicain. Sous son égide, et en quelques années à peine, le Grand Old Party (GOP) a connu une subversion idéologique inédite. Celle-ci s’est manifestée, en premier lieu, en politique étrangère et sur les questions budgétaires et commerciales.

Rejet du messianisme en politique étrangère

Trump ou la subversion du corps doctrinal républicain.
L’ascension politique de Donald Trump s’est accompagnée d’une subversion du corps doctrinal républicain.

Singulièrement depuis l’après-Guerre froide, les dirigeants républicains avaient souscrit au bien-fondé d’un leadership américain sur le monde. C’était la thèse de l’ « hégémonie bienveillante », défendue par le politologue Robert Kagan[1]. Ainsi, sous George Bush père, Washington prenait la tête de la coalition internationale contre l’Irak de Saddam Hussein. Quant à George Bush fils, il voyait son mandat marqué par le renversement des régimes afghan et irakien. L’engagement militaire des États-Unis allait croissant, porté par l’espoir de diffusion des principes de démocratie et de liberté.

La politique étrangère de Donald Trump se caractérise, au contraire, par son rejet du messianisme. La dimension normative du leadership américain est, de ce fait, abandonnée. La rhétorique de l’administration Trump souligne ainsi une conception plus étroite des intérêts nationaux des États-Unis. C’en est fini des concepts de regime change ou de nation building, chers aux néoconservateurs. Assimilés à des boutefeux, ces derniers voient leur influence réduite à peau de chagrin.

Tenant d’une ligne maximaliste face à l’Iran, au Venezuela et à la Corée du Nord, le faucon John Bolton[2] est brutalement limogé en septembre 2019. Le spectre des interventions militaires est alors repoussé. On privilégie les sanctions diplomatiques et économiques (Téhéran, Caracas), tandis qu’un dialogue inédit s’établit avec les ennemis d’hier (Pyongyang, talibans afghans). Le déploiement militaire américain est réduit, passant sous la barre des 200 000 hommes – du jamais vu en 70 ans[3].

Abandon du « conservatisme fiscal »

Une autre subversion induite par Donald Trump est d’ordre budgétaire. Depuis les années 1980, la droite américaine affichait avec enthousiasme son adhésion aux préceptes néolibéraux. Arrivé au pouvoir dans un contexte d’essoufflement du consensus keynésien, Ronald Reagan s’était fait le parangon de la réduction du gouvernement fédéral.

Baisses d’impôts, dérèglementation et contrôle des dépenses publiques figuraient dans le vade-mecum de tout candidat républicain digne de ce nom. Que l’on songe à l’intransigeance des parlementaires républicains lors des négociations sur le niveau de la dette fédérale, en 2011. Barack Obama n’avait alors obtenu un relèvement du plafond d’endettement qu’en échange d’une diminution drastique des dépenses publiques[4].

Le contraste est effectivement saillant avec Donald Trump. Si ce dernier a su contenter les thuriféraires de la baisse d’impôts avec le Tax Cuts and Jobs Act (2017), les dépenses publiques ont, pour leur part, flambé. Entre 2016 et janvier 2020[5], le gouvernement fédéral voit ses dépenses croître de près de $ 800 milliards. La faute, entre autres, à l’explosion du coût des programmes publics d’assurance-santé[6], épargnés par le président. Les mesures adoptées pour palier la crise du Covid-19 ont exacerbé cette tendance. En mars 2020, Donald Trump et le Congrès s’accordaient sur un plan de relance de $ 2 200 milliards – une ampleur inégalée dans l’histoire américaine.

Remise en cause du libre-échange

La dimension iconoclaste du trumpisme trouve, enfin, une résonance particulière en politique commerciale. Alors aux responsabilités, les deux présidents Bush avaient encouragé la libéralisation de l’économie mondiale à la faveur d’accords de libre-échange régionaux[7] et bilatéraux[8].

À rebours, Donald Trump s’illustre par son opposition aux initiatives de libéralisation commerciale, perçues comme néfastes aux intérêts américains. Retirant les États-Unis de l’Accord de partenariat transpacifique, il torpille dans la foulée le projet de traité de libre-échange transatlantique. Le président engage, en parallèle, une guerre tarifaire avec Pékin, tout en paralysant l’organe de règlement des différends de l’OMC. La fièvre protectionniste qui s’empare des États-Unis suscite d’importants remous géopolitiques. La future administration Biden aura fort à faire pour les dissiper.

À l’heure où la droite américaine doit songer à préparer l’avenir, nul doute que le nom de Donald Trump sera sur toutes les lèvres. Sa subversion du corps doctrinal du GOP l’a, en effet, assuré du soutien de populations jusqu’alors rétives au vote républicain. Rendu incontournable par l’OPA politique qu’il a réalisée, Donald Trump n’exclurait pas, selon certaines sources[9], un retour en 2024.

[1] Robert Kagan: « The Benevolent Empire », Foreign Policy, 1998

[2] Conseiller à la sécurité nationale.

[3] Christopher Giles: « US election 2020: Has Trump kept his promises on the military? », BBC, 16 octobre 2020, [accès en ligne]: https://www.bbc.com/news/election-us-2020-54060026

[4] Le gouvernement fédéral a vu ses dépenses réduites de $ 917 milliards.

[5] Committee for a Responsible Federal Budget: « Spending Has Increased $800 Billion Under President Trump », 2020, [accès en ligne]: http://www.crfb.org/blogs/spending-has-increased-800-billion-under-president-trump

[6] Old-Age, Survivors, and Disability Insurance (OASDI), Medicare.

[7] Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), Accord de libre-échange d’Amérique centrale-République dominicaine (ALÉAC-RD).

[8] Avec l’Australie, la Corée du Sud, la Colombie, le Pérou, le Maroc, Bahreïn ou encore Oman.

[9] Jonathan Swan: « Scoop: Trump privately discussing 2024 run », 9 novembre 2020, Axios, [accès en ligne]: https://www.axios.com/trump-2024-presidential-run-4add0d86-02be-41f9-b2fd-5aaca96ce6ce.html

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Théo TOURNEMILLE

Théo Tournemille est diplômé de l'Université Paris-Dauphine et de l'IEP de Bordeaux. Ses thèmes de prédilection sont la politique étrangère des États-Unis, la question européenne au Royaume-Uni et la géopolitique des matières premières.

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