La NSP, nouvelle stratégie de la Corée du Sud

Le 13 novembre 2020, le président coréen Moon Jae-in annonce une coopération accrue de son pays avec l’ASEAN dans le domaine de la santé afin de répondre à la pandémie de COVID-19. Cette déclaration s’inscrit dans une politique plus globale. En décembre 2017, le président tout juste entré en fonction introduit en effet une nouvelle orientation diplomatique majeure pour la Corée du Sud, la New Southern Policy (NSP). Dirigée vers les pays de l’ASEAN et l’Inde, elle repose sur trois piliers (les trois P) : les personnes, la prospérité et la paix. Entre rivalité sino-américaine et opportunisme économique, comment expliquer ce « pivot » sud-asiatique ?

Corée NSP
L’ASEAN et la Corée du Sud organisent régulièrement des sommets.

Des raisons économiques et diplomatiques

La prospérité, c’est-à-dire la dimension économique, est centrale dans la NSP. Elle vise à développer les liens économiques avec les pays de l’ASEAN et l’Inde, au détriment de ceux tissés avec la Chine. Cette stratégie part de deux constats.

Tout d’abord, la Chine a connu une forte croissance ces dernières années. Cela a augmenté les coûts de production pour les entreprises coréennes présentes dans ce pays. La Chine a également durci sa législation envers les entreprises étrangères, ce qui complique leur ouverture. Au contraire, les pays de l’ASEAN sont pour la plupart des pays en voie de développement. Leur main-d’œuvre est jeune (l’âge médian de la population est de trente ans) et bon marché.

De plus, le gouvernement coréen a récemment pris conscience des risques liés à une trop grande proximité économique avec la puissance chinoise. La Chine est en effet un de ses principaux partenaires qui représente plus de 25% de ses échanges commerciaux. Or en 2016, l’installation du système anti-missile américain THAAD sur le sol coréen déclenche des sanctions chinoises. En un an, le nombre annuel de touristes chinois en Corée diminue de moitié. L’entreprise coréenne Lotte qui a offert le terrain au dispositif doit quant à elle fermer ses magasins en Chine. Cette fermeture entraine une perte de près d’un milliard de dollars.

D’un point de vue diplomatique, la Corée du Sud n’avait jusqu’à présent pas de grande direction stratégique. Jusqu’en 2017, elle est surtout proche de la Chine, du Japon, de la Russie et des Etats-Unis, et concentre toute son attention vers sa voisine nord-coréenne. Cependant, avec la dégradation des relations sino-américaines, la Corée se livre désormais à un numéro d’équilibriste en cherchant à préserver de bonnes relations avec les deux puissances. Cela explique par exemple sa réticence à prendre part à la Stratégie pour un Indo-Pacifique libre et ouvert (FOIP) des Etats-Unis. Elle souhaite donc établir un lien fort avec les autres puissances moyennes qui, comme elle, tentent de rester neutres face à cette rivalité. La Corée tente ainsi d’affirmer son autonomie stratégique.

Le programme économique de la NSP : la Corée du Sud se rapproche de l’Inde et de l’ASEAN

La NSP pousse la Corée du Sud à augmenter ses prêts et investissements dans les pays de l’ASEAN. En 2019, elle leur verse une aide publique au développement (APD) de 73 millions de dollars dont le Vietnam est le principal bénéficiaire (environ 40% de l’APD). Elle a annoncé vouloir augmenter l’APD à 151 millions de dollars d’ici 2023. L’Etat coréen soutient également les investissements directs à l’étranger (IDE) des entreprises coréennes dans ces régions. Les IDE coréens en ASEAN et en Inde sont ainsi respectivement de 4,5 milliards de dollars et de 500 millions de dollars en 2019. Cependant, cela représente moins de 4% des IDE totaux dans ces régions. La plupart d’entre eux proviennent en effet de la Chine et du Japon. La Corée étant relativement une petite économie, il est probable que sa part reste minoritaire dans le futur.

Par conséquent, afin de se démarquer de ces deux grands investisseurs, la Corée a adopté une stratégie de niche. Elle se spécialise dans les domaines dans lesquels elle excelle. Cela inclue notamment l’éducation, la recherche et le développement, l’économie digitale et le développement urbain. Les pays de l’ASEAN et l’Inde connaissent une forte croissance économique et sont par conséquent réceptifs à ces types d’investissements. Ses entreprises participent par exemple au développement de smart cities en Asie du Sud-Est, comme Lotte à Ho Chi Minh-Ville. Elle prend en particulier part à des projets pour l’atteinte des Objectifs de Développement Durable (ODD).

Dans le cas de l’ASEAN, ce rapprochement économique fait suite à des échanges commerciaux déjà intenses avec la Corée. Depuis les années 2000, la région ASEAN est en effet le deuxième partenaire commercial du pays.

Les personnes et la paix : une nouvelle orientation diplomatique

Le programme diplomatique de la Corée du Sud dans le cadre de la NSP passe par la création d’une « communauté de personnes ». La Corée veut favoriser les échanges culturels, notamment en encourageant la diffusion de la Hallyu et les échanges linguistiques. Elle veut également accroître les échanges touristiques et les droits des immigrants originaires de ces pays.

En pratique, la nouvelle orientation diplomatique de la Corée se traduit par des changements institutionnels. Le gouvernement a ouvert une direction des affaires d’Asie du Sud-Est au sein du ministère des affaires étrangères. Il a également triplé le nombre de fonctionnaires envoyés auprès du secrétariat général de l’ASEAN à Jakarta. Enfin les visites officielles coréennes en Asie du Sud-Est se sont intensifiées. En deux ans, le président Moon a ainsi visité les dix pays membres de l’ASEAN.

La NSP vise enfin à « construire un environnement pacifique et sûr dans la région », notamment avec la Corée du Nord. La plupart des pays de l’ASEAN n’entretiennent pas de relations hostiles avec la Corée du Nord, raison pour laquelle le Sommet entre la Corée du Nord et les Etats-Unis de 2018 s’est tenu à Singapour. Ce rapprochement pourrait alors permettre à la Corée du Sud de trouver en l’ASEAN des médiateurs neutres pour faciliter la discussion. D’autres projets de coopération sont également prévus, notamment dans le domaine de la coopération anti-terroriste, la défense et la sécurité maritime. Cependant les questions de sécurité traditionnelles sont pour l’instant peu développées. Certains analystes y voient la volonté de ménager la sensibilité de la Chine.

Le succès de la stratégie économique de la NSP contribuera sans doute à la faire perdurer au-delà du mandat de Moon Jae-in. Cependant, il n’est pas certain que ce rapprochement avec les puissances moyennes de l’Asie-Pacifique suffise à protéger la Corée du Sud des rivalités des grandes puissances.

Clara SCHLECK

Clara Schleck étudie l'histoire à l'université Panthéon-Sorbonne, après deux années de classe préparatoire littéraire au lycée Janson de Sailly.

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