Birmanie : Une perspective historique pour comprendre le coup d’Etat (1/2)

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En Birmanie, le coup d’Etat du 1er février 2021 ne peut être analysé qu’en considérant l’histoire du pouvoir de la Tatmadaw (armée birmane). Celle-ci a toujours exercé un rôle politique important au Myanmar, et la démocratisation des années 2010 n’a pas éloigné ses généraux du pouvoir. Cet échec s’explique en partie par l’imbrication historique de la Tatmadaw et de l’Etat birman, la création de la première précédant celle du second. En 1962, en exploitant les tensions ethniques héritées de la période coloniale, l’armée a en effet pu prendre et conserver le pouvoir durant plus de quarante ans. 

Birmanie coup d'Etat
La Tatmadaw continue de combattre les insurrections ethniques armées dans les périphéries du pays.

Une société divisée comme héritage colonial

La Birmanie se distingue par sa diversité ethnique, avec plus de cent trente-cinq groupes. Les Bamars (ou Birmans) composent 68% des 54 millions d’habitants. Ils occupent le bassin fluvial de l’Irrawaddy et les villes principales. Les minorités comme les Shans, les Karens, les Arakanais et les Mons habitent quant à eux dans les espaces périphériques. Ils sont présents le long des frontières avec la Thaïlande, le Laos et la Chine, dans des zones de collines.

Au début du XIXe siècle, la monarchie birmane est en déclin. Depuis le Bengal voisin, le Royaume-Uni et sa Compagnie des Indes orientales conquièrent le royaume à la suite des deux guerres anglo-birmanes entre 1824 et 1826 puis dans les années 1850. En 1886, la Birmanie est officiellement annexée et la royauté bouddhiste est abolie. La disparition définitive de la famille royale est un évènement crucial. Elle permettra par la suite à l’armée de prendre sa place de symbole de l’unité nationale birmane.

La différence de traitement qu’établit l’administration britannique entre la majorité birmane et les minorités ethniques accroit alors leur antagonisme. La méfiance des colons envers leurs anciens ennemis les conduit à démettre l’aristocratie et la royauté birmane de leur pouvoir. Ils les remplacent par une administration calquée sur celle du Raj britannique. Le pouvoir tombe alors entre les mains d’une élite d’Anglais, d’Indiens et d’Anglo-birmans occidentalisés. Au contraire, la domination britannique ne s’exerce qu’indirectement sur les minorités des périphéries où les élites conservent leur pouvoir. Les colons s’appuient sur ces minorités pour constituer l’armée chargée de maintenir l’ordre dans la colonie. Ils pensent en effet qu’elles réprimeraient les soulèvements de la majorité birmane avec moins de scrupules.

La domination britannique contribue également à la diversification de la société en permettant l’arrivée de migrants indiens du Raj britannique et de Chinois. En 1931, ces deux nationalités représentent respectivement 7% et 2% de la population de la Birmanie. Leur important rôle économique explique l’inimitié que leur voue par la suite les mouvements indépendantistes puis le régime d’inspiration socialiste des militaires.

C’est également sous la domination britannique que la religion devient un facteur de distinction important entre les Bamars et les minorités. Le bouddhisme est arrivé d’Inde au IXe siècle et s’est propagé dans les plaines parmi les populations birmanes. Mais il n’a pas atteint les peuples des montagnes dont la majeure partie est restée animiste. Au XIXe et au XXe siècles, les missionnaires britanniques concentrent leurs efforts d’évangélisation sur ces derniers. Par conséquent, les Shans et les Karens sont aujourd’hui presque tous chrétiens, alors que les Bamars sont bouddhistes. Cette correspondance entre groupe ethnique et religion a contribué aux conflits interethniques de la période post-coloniale.

L’armée gardienne de l’unité du pays et de la culture birmane

Comme en Inde, les premiers mouvements indépendantistes proviennent des élites occidentalisées. Celles-ci sont majoritairement d’ethnie birmane. Cela les mènent à promouvoir leur langue, leur culture et le bouddhisme comme identité nationale. Ces mouvements s’opposent également aux présences chinoise et indienne grandissantes.

En 1941, un groupe de nationalistes mené par Aung San (le père d’Aung San Suu Kyi) fonde l’Armée nationale birmane, l’ancêtre de la Tatmadaw, grâce à l’aide financière et logistique du Japon. Elle commence par chasser les Britanniques en s’alliant avec les Japonais, puis les Japonais en s’alliant aux Britanniques. Elle permet ainsi à la Birmanie d’obtenir son indépendance le 4 janvier 1948. S’il devient en théorie un Etat fédéral composé de cinq régions, le pays reste en réalité unitaire avec les pouvoirs concentrés à Yagon, dans la région des plaines centrales. Ce déséquilibre et la promotion de la « birmanité » par les dirigeants entrainent alors l’émergence de violentes insurrections des minorités ethniques des périphéries, comme les Karens, qui craignent de subir une assimilation forcée. Les membres du parti communiste birman lancent également une guérilla contre le pouvoir central.

En 1962, le général Ne Win renverse le gouvernement démocratiquement élu et instaure un régime militaire. Lui et la Tatmadaw sont alors convaincus d’avoir empêché la sécession de plusieurs groupes ethniques. Ils tirent donc leur légitimité de leur rôle dans les combats contre les insurrections. Ils affirment également que seul un ordre militaire dur peut protéger le pays du chaos et garantir son unité.

Durant quarante ans, le régime militaire s’emploie à débarrasser la société de toutes ses influences étrangères issues de l’époque coloniale afin de restaurer une société bouddhiste et birmane. Il s’en prend aux Indiens, Chinois et Anglo-birmans qui sont contraints de fuir le pays. Les attaques contre les Rohingyas qu’il considère comme des étrangers du Bangladesh commencent à cette période et s’inscrivent dans cette vaste campagne xénophobe. Dans son désir de conserver l’unité du pays, la Tatmadaw mène une lutte impitoyable contre les mouvements armés ethniques. Ces insurrections continuent aujourd’hui et alimentent la légitimité de l’armée qui les combat.

Enfin, le régime mène une politique socialiste (« la voie birmane vers le socialisme ») qui transforme le Myanmar en l’un des pays les plus pauvres du monde, ce qui mène à des manifestations en 1988 ainsi qu’à la création de la Ligue nationale pour la démocratie par Aung San Suu Kyi la même année.

Sources : 
Peter Church, A short history of South-East Asia. John Wiley & Sons, 2017. 252 p.
Antoine C. Sfeir, Histoire de la Birmanie: Des rois de Pagan à Aung San Suu Kyi. Tallandier, 2018. 446p.

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Clara SCHLECK

Clara Schleck étudie l'histoire à l'université Panthéon-Sorbonne, après deux années de classe préparatoire littéraire au lycée Janson de Sailly.

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