Indo-Pacifique : quelle stratégie pour la France ?

Shares

Début avril, la France s’est jointe aux membres du Quadrilateral Security Dialogue ou Quad (Les Etats-Unis, le Japon, l’Inde et l’Australie) pour l’exercice naval “La Pérouse”. Un dialogue entre la France, l’Inde et l’Australie s’est également tenu le 13 avril. Les ministres des Affaires étrangères des trois pays ont discuté du renforcement de leur coopération dans divers domaines. Ces deux évènements sont des signes de l’implication accrue de la France dans le bassin indo-pacifique. Dans un contexte d’affirmation chinoise qui inquiète, ils témoignent cependant d’une stratégie distincte de celle des autres puissances.

indopacifique france
L’exercice naval La Pérouse a réuni les marines française, australienne, étasunienne et indienne.

Les intérêts de la France et sa stratégie indo-pacifique 

Ces deux événements montrent que la France a l’ambition d’être un acteur central de la région. En 2019, la France révélait sa stratégie en Indo-Pacifique, un “pivot asiatique” motivé par ses intérêts économiques et politiques.

En effet, la France est géographiquement présente dans la région. Elle possède des territoires d’outre-mer dans l’océan Indien (Réunion, Mayotte, îles éparses…) et dans l’océan Pacifique (Nouvelle-Calédonie, Polynésie française). Ces territoires à défendre sont peuplés de 1,6 millions d’habitants et représentent 93% de sa ZEE.

L’Indo-Pacifique a également une importance commerciale majeure pour de nombreux pays car un tiers du commerce mondial y circule. Les pays de la région représentent ainsi 34% de ses exportations hors UE, et 40% des importations hors UE. Les nombreux goulets d’étranglement de ces routes, comme le détroit de Malacca, les rendent très vulnérables.

Il s’agit enfin d’une région concernée par de nombreux problèmes internationaux (terrorisme, problèmes environnementaux, prolifération nucléaire…). En soutenant la coopération dans ces domaines, la France tente de maintenir son influence sur la scène internationale par la pratique du multilatéralisme. La diversité des sujets abordés lors de ce dialogue trilatéral, comme l’assistance humanitaire, la protection de l’environnement ou la sécurité maritime, montre bien son désir d’être un acteur majeur dans leur résolution. 

Une question chinoise qui rapproche la France et le Quad

La France et les pays du Quad partagent une inquiétude face à “l’agressivité” de la Chine dans la région. Ils s’inquiètent notamment de ses revendications territoriales sur la mer de Chine méridionale et ses îles, qu’ils dénoncent comme une menace pour le droit international et la liberté de navigation. Une domination de cette partie du globe par la Chine lui permettrait de contrôler une partie du commerce international. Face à cette affirmation, le concept de l’Indo-Pacifique adopté en 2007 par le Japon, puis l’Australie, les Etats-Unis et l’Inde vise à contrebalancer la Chine par l’alliance des puissances moyennes des deux océans. Le premier Quad se réunit la même année à l’initiative du Japon.

La France partage cette inquiétude et a fait de la sécurité maritime l’une des priorités. Cependant, ses forces dans la région, qui pourraient intervenir en cas de conflit ou protéger ses territoires, sont peu nombreuses. Elles ne comptent que 7000 militaires. Par comparaison, le commandement Pacifique des États-Unis (PACOM) qui couvre la zone allant de la côte ouest des Etats-Unis jusqu’au Pakistan compte 300 000 militaires. La France possède aussi relativement peu d’avions et de bateaux dans la région. 

Pour cette raison, elle coopère militairement avec les puissances du Quad. Les exercices militaires conjoints visent à montrer leur présence, à revendiquer la liberté de navigation et à améliorer l’interopérabilité des marines en cas de crise. Cette deuxième édition de l’exercice “La Pérouse” (la première avait eu lieu en 2019) s’inscrit dans ces objectifs, comme l’exercice annuel Varuna entre la France et l’Inde.

Une stratégie distincte

Des observateurs ont vu dans ces deux événements un signe précurseur de l’entrée de la France dans le “Quad Plus”, une alliance destinée selon eux à s’étendre à certains pays occidentaux et d’Asie du sud-est.

Pourtant, la stratégie définie par la France diffère fortement de celle des membres du Quad. Elle ne partage a priori pas l’objectif d’isoler la Chine en prenant part à cette coalition. Selon la chercheuse Céline Pajon, “l’accent mis sur la multipolarité et le multilatéralisme diffère de la vision plus conflictuelle de l’administration Trump d’une stratégie indo-pacifique visant à construire des coalitions anti-Chine”(1). Autrement dit, Paris préfère développer son propre réseau de partenaires de coopération, dans une logique “inclusive”, comme “l’axe Paris-Delhi-Camberra” annoncé par le Président Macron en mai 2018. Des accords pour un soutien logistique et des transferts de technologies ont également été signés avec la Malaisie, le Vietnam et le Japon en 2016 et 2018. Ces alliances visent à lancer des coopérations sur des problématiques variées, selon les intérêt communs et les zones d’influence. 

En plus de la pratique de ce “minilatéralisme”, la France développe ses relations bilatérales avec les pays du Quad. La France est ainsi particulièrement proche de l’Inde, avec qui elle coopère notamment dans le domaine de la sécurité et du nucléaire. Elle a ainsi accepté de rejoindre l’IPOI (Indo-Pacific Oceans Initiative) lancé par New Delhi, un forum de discussion sur plusieurs problématiques en lien avec la sécurité maritime et l’écologie. Elle coopère aussi activement avec l’Australie dans le domaine de la défense depuis la signature d’un accord en 2009.

Note:

(1) “Dans l’Indo-Pacifique, une stratégie française « inclusive »”, Le Monde, 13 novembre 2020

Autres sources :

Céline Pajon, France’s Indo-Pacific strategy and the Quad Plus, Journal of Indo-Pacific Affairs, 2020.
Ministère des armées, La Stratégie de défense française en Indopacifique, 2019

Shares

Clara SCHLECK

Clara Schleck étudie l'histoire à l'université Panthéon-Sorbonne, après deux années de classe préparatoire littéraire au lycée Janson de Sailly.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *