Le Kremlin : colosse cyber aux pieds d’argile ? 2/2

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Cyber et ambitions géopolitiques russes – trois cas concrets

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Le Kremlin et le cyber

La Russie est très probablement à l’origine du premier acte de cyberguerre de l’histoire. Subi par Tallinn le 27 avril 2007, après que le gouvernement estonien a décidé de retirer le mémorial soviétique de la Seconde Guerre mondiale. Cette attaque a ciblé de nombreuses infrastructures étatiques et ainsi paralysé le pays pendant 48 heures. Bien que frappante, cette crise n’a causé aucun dommage significatif, mais une gigantesque paralysie du système de tout le pays. Cette agression n’a pas été suivie d’une revendication de l’État russe ; or, elle sert évidemment les orientations géopolitiques de Moscou et l’affirmation du nationalisme russe dans les pays occidentaux.

La seconde intervention cyber russe a eu lieu durant la guerre contre la Géorgie en 2008. Différentes cyberattaques ont eu pour but de paralyser les systèmes de communication et de commandement de l’armée géorgienne. Certaines ont eu lieu dans le domaine informationnel pour renforcer l’efficacité de l’armée traditionnelle. Cette guerre a prouvé que la Russie, en plus d’avoir des moyens cyber efficace, sait les utiliser en coordination, avec des moyens armés classiques. Un savoir-faire critique dans les conflits actuels.

La troisième intervention majeure de la Russie dans le cyberespace c’est déroulée le 27 juin 2017.
L’Ukraine – toujours en conflit avec des indépendantistes dans le Donbass, soutenus par la Russie ; est attaquée par le virus « NotPetya ». Il met à l’arrêt des banques, distributeurs, supermarchés, stations-services, le métro de Kiev n’accepte plus les cartes bancaires pour acheter des billets, 10% des ordinateurs des entreprises du pays sont détruits… l’attaque coûte en moins d’une journée plus d’un demi-point de PIB à l’Ukraine. Au niveau mondial, les dégâts se chiffrent à 10 milliards de dollars ; en France, l’entreprise Saint-Gobain, particulièrement touchée subit des pertes de 250 millions d’euros sur ses ventes et de 80 millions sur son résultat d’exploitation.

Les répercussions de cette attaque prouvent au monde la puissance de la Russie. L’Ukraine, embourbée dans une crise sans fin, en pleine pandémie ; représente un laboratoire pour l’expérimentation de nouvelles attaques pouvant être réitérées dans d’autres pays à une échelle bien plus large.

La Russie dans le cyberespace : menace réelle ou imaginaire ?

Bien que le Kremlin soit un acteur majeur dans le cyber, ce n’est pas le premier ; les États-Unis et la Chine le distancent, et de loin. La mainmise de l’État dans ce domaine ralentit l’innovation et le développement du secteur (cf le changement de président de Vkontakte), notamment humain (fuite de cerveaux depuis 1990). Dans un contexte de crise sociétal et politique intérieure (affaire Navalny).

Bien que très connu, Yandex, le méta-site à la fois moteur de recherche, fournisseur d’emails et portail de contenu, n’est que le 30e site mondial. Il ne fait pas le poids face aux géants américain ou chinois comme les GAFAM, Lenovo, Huawei, Alibaba ou Baidu. Moscou ne possède pas d’entreprise de la même stature. La Russie reste un acteur économique de second plan, elle possède un PIB équivalent à celui de l’Espagne .

Le Kremlin ne dispose ainsi pas des moyens, à l’heure actuelle, d’avoir un réel internet indépendant – de séparer techniquement son espace de communications cyber comme la Chine le fait avec le bouclier dorée. Un « Firewall » géant qui ne permet pas d’utiliser Google, Facebook, What’s App ou Skype. Impossible, aussi, d’accéder à de nombreux sites d’information occidentaux. Que ce soit par choix ou par nécessité, le cyberespace russe n’est une réalité que dans les pratiques culturelles et linguistiques.

En outre, bien qu’expérimentée, la Russie, en cas de cyberattaque, ne ferait pas le poids avec la Chine ou les États-Unis. Ces derniers ont déjà averti qu’ils s’autoriseraient tous types de riposte. Y compris une riposte conventionnelle, en cas de cyberattaque menée par un autre État.

Cependant, la Russie pourrait bien engager une attaque massive contre un ou plusieurs États européens ayant une moindre capacité de dissuasion, avec des dommages potentiellement très lourds. Le Vieux Continent est mal préparé à un tel risque, y compris la France.

« La Russie témoigne d’une remarquable capacité à user de nouveaux leviers de puissance : cyberattaques, désinformation et trolling, vol de données, campagnes d’influence et de subversion. Des « stratégies 2.0 » peu onéreuses et offrant un pouvoir de nuisance important ; que la Russie a désormais pleinement intégrées à sa politique étrangère avec des résultats notables. Une puissance « en retard » avec un perpétuel coup d’avance. »

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Mathilde FAYET

Mathilde Fayet est diplômée du Master international "Politics and Economy in Eurasia" du MGIMO (Institut d'État des Relations internationales de Moscou). Elle est passionnée par la géopolitique de l'espace post-soviétique et du Moyen-Orient.

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