Turquie & Ukraine : un rapprochement discret mais croissant

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La Turquie et l’Ukraine, historiquement proches, partagent aussi une frontière maritime commune – la Mer noire. On constate depuis plusieurs années un rapprochement économique et récemment politique au point qu’Erdogan s’est proposé d’être le médiateur entre Kiev et Moscou, en pleine tension entre l’OTAN et la Russie.
L’Ukraine et la Turquie se sont engagées à approfondir leurs relations dans ce contexte. Quels sont les points clés de ce discret partenariat ?

Zelensky & Erdogan : une compréhension mutuelle pour des enjeux convergents

Turquie et Ukraine
Le drone turc Bayraktar TB2

La crise de Crimée en 2014 fut un moment important dans les relations turco-ukrainiennes. La Turquie a directement pris fait et cause pour « l’intégrité territoriale de l’Ukraine » en refusant de reconnaître l’annexion de la Crimée par Moscou. Ankara représente une alternative pour Kiev, prise en étau entre Moscou et l’Occident.
Ce soutien se matérialise par l’aide turque aux Tatars ukrainiens et particulièrement ceux de Crimée. Cette population turcophone et musulmane est installée en mer Noire depuis le XIIIe siècle ; ils ont longtemps soutenus l’empire ottoman. Les Tatars, forment un trait d’union entre Kiev et Ankara. L’Ukraine leur est reconnaissante puisqu’ils combattent les indépendantistes pro-russes au Donbass au sein de l’armée nationale.
De plus, la Turquie sous l’égide du patriarcat de Constantinople, a aidé l’Ukraine dans la reconnaissance et l’obtention d’une Église orthodoxe autonome. Véritable pied de nez à Moscou, après quatre siècles sous l’influence du clergé russe, l’Ukraine obtient l’indépendance canonique avec l’aval d’Erdogan.

Relations commerciales entre la Turquie et l’Ukraine

Les relations entre l’Ukraine et la Turquie s’intensifient depuis plusieurs années. En 2021, le commerce bilatéral a bondi de 59% en valeur pour atteindre 7,4 milliards de dollars. La Turquie était le premier investisseur étranger en Ukraine en 2020 ; y investissant 400 millions de dollars, selon le Kyiv Post. Bien qu’Ankara subisse actuellement une crise monétaire et économique sans précédent.

Le 3 février 2022 l’Ukraine et la Turquie ont signé un accord sur une zone de libre-échange. Le point clé de l’accord est l’établissement par la Turquie de droits de douane à 0 % sur 10 337 articles. Soit 95 % du nombre total de marchandises exportées par l’Ukraine.
Le secteur militaro-industriel et les technologies de l’information sont des domaines prometteurs pour le développement des exportations et la coopération en matière d’investissement dans l’économie ukrainienne.

Le drone Bayraktar TB2 : pierre angulaire du partenariat turco-ukrainien

En effet, la Turquie a vendu 6 drones Bayraktar TB2 à l’Ukraine en 2019 et depuis 2021, ils coopèrent pour sa construction. Kiev, fabriquera des composants du drone Bayraktar TB2, tandis qu’Ankara fournira à l’Ukraine les éléments manquants pour l’achever. Ce drone représente un avantage stratégique considérable.

Effectivement, l’année dernière, l’Ukraine a utilisé le drone pour la première fois dans sa guerre contre les séparatistes du Donbass. Haluk Bayraktar, directeur général du fabricant privé turc de drones Bayraktar, a déclaré que son entreprise était prête à vendre ses nouveaux drones d’attaque Akinci à l’Ukraine. Cela ne convient évidemment pas à la Russie, prompt à accuser la Turquie de nourrir « le sentiment militariste » en Ukraine ; en aidant Kiev à combattre les séparatistes.

Le Kremlin au cœur des relations turco-ukrainiennes

La Russie est un acteur clé dans la relations turco-ukrainienne. Depuis le conflit du Donbass et l’opération russe en Crimée : Moscou a profondément déstabilisé la Mer noire.

La Turquie s’est proposée d’être le médiateur en cette période troublée ; Ankara se targue d’avoir des relations privilégiées avec les deux parties. Cette médiation placerait Ankara comme un acteur mondial fort.
Pour rappel, la Turquie est membre de l’OTAN mais aussi le seul pays de l’Alliance atlantique à entretenir une relation aussi ambiguë avec la Russie. Cependant elle n’est pas la principale représentante de l’OTAN pour la Russie – comparé aux Etats-Unis.

Le 19 janvier 2022, le Kremlin a réaffirmé qu’il accueillerait favorablement les efforts turcs visant à « influencer les Ukrainiens et à les persuader de respecter les accords et engagements [existants] » – une référence aux accords dits de Minsk de 2015. En d’autres termes, la Russie ne cherche pas une médiation ; mais des efforts pour empêcher Zelensky de braver une aventure militaire dans le Donbass, enhardi par le soutien américain et britannique. Pourtant, l’approche d’Erdogan face à la crise : il affirme que le conflit dans le Donbass doit être résolu sur la base de l’intégrité territoriale de l’Ukraine ; et rejette l’annexion de la Crimée par la Russie comme une occupation – fait de lui un médiateur peu probable aux yeux de la Russie.
L’Ukraine n’a aucune objection à la médiation de la Turquie, bien que Kiev ait appelé à des pourparlers directs avec Moscou pour mettre fin au conflit avec les séparatistes pro-russes du Donbass. Il est cependant évident qu’Ankara profite avant tout de cette crise et a peu d’intérêt à y mettre fin. Elle permet de booster ses ventes d’armements. De plus, si un conflit ouvert éclate ; cela pourrait permettre à Erdogan de retrouver une plus grande influence en Mer noire.

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Mathilde

Mathilde est diplômée du Master international "Politics and Economy in Eurasia" du MGIMO (Institut d'État des Relations internationales de Moscou). Elle est passionnée par la géopolitique de l'espace post-soviétique et du Moyen-Orient.

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