Le business de khat : entre famine et tradition – Kevin Merigot

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Le khat, ou miraa, est un arbuste poussant en Afrique orientale et dans la péninsule arabique. Ses feuilles amères sont longuement mastiquées pour chasser la fatigue et provoquer un état d’euphorie. Au Yémen, à Djibouti et dans toute la Corne de l’Afrique, mâcher des feuilles de khat fait partie intégrante de la culture, de la tradition. Il y aurait environ 20 millions de consommateurs de khat dans cette région du monde, quel est l’impact de cette consommation ? Quelle est la place de sa production dans les économies locales ?

Source : Bastien Renouil, « Corne de l’Afrique : le khat et le territoire », Libération, 29 décembre 2016.

Alors que mâcher du khat est une habitude ancestrale dans cette région du monde, la plante est interdite en Amérique du Nord et dans la majorité des pays européens, la tige de miraa, autre nom du khat, est interdite. Cette plante, dont la cathinone, son principe actif (à la structure chimique proche des amphétamines), y est en effet considéré comme une drogue.

S’il est communément admis qu’une consommation modérée n’a pas d’effets nocifs, sa consommation excessive peut entraîner des comportements agressifs, des hallucinations, des états psychotiques ou encore de graves problèmes de santé au niveau du système nerveux, digestif ou respiratoire.

Alors que plusieurs études ont fait état d’un impact important de sa consommation sur la productivité des travailleurs, la plante et sa culture sont bien souvent considérées comme un frein au développement au Yémen, au Kenya ou encore à Djibouti, avec des conséquences environnementales, sociétales et économiques.

Des deux côtés de Bab el-Mandeb, le khat est consommé lors d’événements importants (mariages, naissances, décès…) mais également au quotidien. Après le travail ou pendant les heures les plus chaudes de la journée, les « sessions » de khat sont de véritables moments d’échanges et de partage tenant une place centrale dans la vie sociale.

Au Yémen, la culture du khat occupe la plupart des surfaces des terres arables et draine une grande partie des ressources en eau. Au Kenya, où le khat est un pilier de l’économie du pays, le constat est le même : la rentabilité élevée et la forte demande régionale entraînent les agriculteurs à se détourner de la culture des fruits et légumes pour cultiver la plante.

Les Somaliens sont aussi de grands consommateurs de la plante, qui ne pousse pourtant pas sur son territoire. Comme la cathinone se dégrade lorsque la feuille se dessèche, pour de meilleurs effets la consommation des feuilles doit se faire dans les 48 heures après la coupe. Ainsi, chaque jour, des milliers de sacs remplis de khat, arrivent par avion à l’aéroport de Mogadiscio. Des pick-up surchargés ont alors pour mission de les acheminer vers les étals de marché dans tout le pays, fonçant sur les routes et provoquant de nombreux accidents.

Le khat consommé en Somalie provient majoritairement du Kenya, lui aussi important consommateur, mais surtout dont les grandes productions font du pays l’un des principaux exportateurs de la région.

En septembre 2016, sans préavis, la Somalie interdit l’importation du khat kényan. Les raisons de cette décision spontanée et drastique sont assez difficiles à lire. Le président kényan Uhuru Kenyatta en personne est intervenu, à peine une semaine après, en marge d’un sommet des chefs d’Etat africains à Mogadiscio pour que les vols reprennent.

Cette interdiction a mis à mal l’activité de certaines régions kényanes, notamment le comté de Meru, d’où provient 95% de la production nationale. En 2014, le Royaume-Uni, 2ème importateur du khat kényan, a interdit la plante et cessé les importations. Le gouvernement kenyan a alors dû distribuer de nombreuses subventions pour éviter la ruine de la région.

Ni les décideurs politiques, ni même les différents groupes islamistes qui sévissent dans la région où ils contrôlent et administrent de grandes portions de territoire ne sont parvenus à interdire la consommation ou la production dans la région. D’autant que chacun tire profit des bénéfices économiques de cette activité.

Malgré les fortes sécheresses qui frappent la région depuis plusieurs années et la menace de famine meurtrière qui frappe les pays de la région du détroit de Bab el-Mandeb, la culture du khat continue de consommer le peu d’eau disponible.

Le développement des infrastructures de transport et de communication ainsi que l’électrification croissante de la Corne de l’Afrique vont apporter aux producteurs des régions isolées tout ce dont ils ont besoin pour se lancer ou rentabiliser encore plus leurs exploitations : ils pourront ainsi mettre en place des systèmes de pompe et d’arrosage automatique et se tenir au courant des fluctuations du prix du marché. Si la sécheresse et le manque d’eau venaient à réduire la production, les prix ne feraient qu’augmenter plus fortement encore.

La violence croissante et l’insécurité alimentaire qui frappent la région font augmenter la demande de khat : les combattants des groupes armés en consomment pour oublier la peur et les habitants, eux, en consomment pour oublier la faim.

Kevin Merigot

Diplômé d’un Master 2 en Géoéconomie et Intelligence stratégique et d’un Master 2 en Défense, Sécurité et Gestion de crise de l’école de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS Sup’), Kevin Merigot est rédacteur occasionnel pour Les Yeux du Monde.

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