Face aux grandes puissances, l’influence en berne de l’Afrique dans la régulation du marché pétrolier

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Agité par une succession d’évènements d’ampleur, le marché mondial du pétrole a été témoin, ces dernières années, d’un retour en force du fait politique. De Riyad à Washington, en passant par Moscou, la responsabilité de la régulation du secteur est plus que jamais assumée par les États. Un acteur, l’Afrique, peine néanmoins à s’affirmer au sein du concert des nations pétrolières.

Un poids non négligeable dans la production pétrolière

Face aux grandes puissances, l’influence en berne de l’Afrique dans la régulation pétrolière mondiale
Vladimir Poutine (Russie) et Mohammed Ben Salmane (Arabie saoudite) assument une large part de la régulation pétrolière mondiale.

Le continent africain abrite pourtant d’enviables régions pétrolifères. Près de 8,4 millions de barils de brut y sont produits chaque jour, soit 8,8% de l’offre mondiale[1]. L’Afrique se place ainsi au quatrième rang derrière le Proche-Orient (31,9%), l’Amérique du nord (25,9%) et la Communauté des États indépendants (15,4%). Le continent dispose, en outre, de 7,2% des réserves prouvées de pétrole, au cinquième rang mondial. Comme le souligne l’économiste Jean-Pierre Favennec, « l’Afrique n’est donc pas un nouveau Moyen-Orient, mais son rôle en tant que fournisseur des États-Unis, de l’Europe mais aussi de l’Asie, en fait un acteur clé et le théâtre d’une lutte d’influence entre les grandes puissances consommatrices »[2].

Balkanisation institutionnelle et faible influence dans les instances de régulation pétrolière

Logiquement, nombre de producteurs africains ont pris part aux initiatives de coopération intergouvernementale dans le domaine pétrolier. Au premier rang de celles-ci, figure l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). À sa création, en 1960, le cartel n’accueille pourtant que le Venezuela et une poignée d’États du golfe Persique[3]. Il faut attendre la vague des indépendances et le démarrage d’une industrie pétrolière locale pour voir l’Afrique faire son entrée dans l’organisation. La Libye fait figure de pionnière en 1962. L’Algérie (1969), le Nigeria (1971) et le Gabon (1975) lui emboitent le pas. Viennent plus tard l’Angola (2007), la Guinée équatoriale (2017) et la République du Congo (2018).

L’Afrique est désormais majoritaire au sein de l’OPEP[4], au point qu’un Nigérian[5] ait été nommé Secrétaire général du cartel en 2016. Toutefois, force est de constater la faible influence qu’exerce le continent sur la scène pétrolière mondiale. La faute, en premier lieu, à une balkanisation institutionnelle. Certains pays producteurs persistent à se tenir à l’écart de l’OPEP, à l’image de l’Égypte[6] et du Tchad. Également externes au cartel, les deux Soudans figurent parmi les 24 pays ayant rejoint l’accord « OPEP+ »[7]. Adopté à l’automne 2016, celui-ci avait permis une remontée du cours de l’« or noir »[8] grâce à une baisse de production de l’ordre de 1,76 million de barils par jour.

En réalité, cet accord a surtout entériné la faible influence dont jouit l’Afrique en matière de régulation mondiale. Ainsi, la suprématie de Riyad et Moscou sur les autres membres de l’« OPEP+ » s’est institutionnalisée avec l’instauration d’un « Comité ministériel conjoint de suivi » (CMCS) [9]. Vrai lieu de pouvoir, cet organe veille au respect des quotas de production adoptés par les nations signataires. L’Arabie saoudite et la Russie, deuxième et troisième plus gros producteurs mondiaux, y disposent chacun d’un siège permanent (sur les cinq que compte le CMCS). Les deux pays en assument, de surcroît, la co-présidence. L’Afrique n’y occupe qu’une place marginale, avec pour unique représentant le Nigeria.

Le « triumvirat pétrolier » instauré en 2020 éclipse davantage les producteurs africains

La « relégation » des producteurs africains s’est accentuée en début d’année, à la faveur de la crise du Covid-19. Plombés par la contraction massive de la demande, les cours du brut plongent alors dans l’abîme[10]. Dans ce contexte – et craignant pour la survie de l’industrie pétrolière américaine -, Donald Trump prend la tête de pourparlers informels avec le saoudien Mohammed ben Salmane et Vladimir Poutine. Un accord historique, qualifié de « Big Oil Deal »[11], est trouvé le 12 avril 2020. Les puissances pétrolières décident d’une nouvelle réduction de la production de près de dix millions de barils par jour. Celle-ci est applicable aussi bien à Riyad et Moscou qu’à la vingtaine de pays participant à l’initiative « OPEP+ »[12].

Cet épisode signe ainsi l’avènement d’un nouveau mode de régulation du marché. Désormais, ce sont les transactions directes entre superpuissances pétrolières qui priment. Sadek Boussena, ancien ministre algérien de l’énergie, évoque de son côté l’émergence d’un « triumvirat pétrolier »[13]. Celui-ci assumerait un nouveau leadership en matière de régulation internationale. Les producteurs de moindre envergure, à l’instar des pays africains, se contenteraient d’entériner les décisions déjà prises en haut lieu. L’expiration du « Big Oil Deal », en avril 2022, sonnera l’heure du bilan de cette “tutelle” russo-saoudienne chaperonnée par Washington. Face à une remontée trop timide du cours du pétrole, les producteurs africains pourraient décider de remettre en question l’alliance. À l’inverse, si les prix venaient à renouer avec leur niveau d’avant-crise, les mêmes pourraient s’accommoder durablement d’un rôle de figurant.

 

Sources

[1] BP : Statistical Review of World Energy, 69th edition, BP, 2020.

[2] Jean-Pierre Favennec : Géopolitique de l’énergie, IFP Publications, 2009, p.220.

[3] L’Arabie Saoudite, l’Irak, l’Iran et le Koweït.

[4] Sur les treize États membres que compte aujourd’hui l’OPEP, sept sont issus du continent africain.

[5] Mohammed Barkindo.

[6] L’Égypte est pourtant un acteur régional majeur, avec une production pétrolière de 686 000 barils par jour.

[7] La coalition « OPEP+ » comprend les treize pays membres de l’OPEP (Algérie, Angola, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Gabon, Guinée équatoriale, Iran, Irak, Koweït, Libye, Nigeria, République du Congo, Venezuela), associés à un groupe de onze autres pays producteurs (Azerbaïdjan, Bahreïn, Brunei, Kazakhstan, Malaisie, Mexique, Oman, Russie, Soudan, Soudan du sud, Guinée équatoriale).

[8] Le prix du baril de brut passait en janvier 2016 sous la barre des 30 dollars.

[9] Joint Ministerial Monitoring Committee

[10] Le 20 avril 2020, sur la bourse de New York, le baril de pétrole américain (WTI) dégringolait pour la première fois en terrain négatif, clôturant à $ – 37,63.

[11] Dans un tweet daté du 12 avril 2020, Donald Trump se réjouit de l’accord conclu avec Mohammed ben Salmane et Vladimir Poutine, arguant qu’il « permettra de sauver des centaines de milliers d’emplois dans le secteur de l’énergie aux États-Unis ». À cette occasion, il qualifie les engagements de baisse de production de « Big Oil Deal ».

[12] OPEC : The 10th (Extraordinary) OPEC and non-OPEC Ministerial Meeting concludes, 2020, [accès en ligne]: https://www.opec.org/opec_web/en/press_room/5891.htm

[13] Sadek Boussena : Pétrole, accords et désaccords, Le Monde Diplomatique, juin 2020.

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Théo TOURNEMILLE

Théo Tournemille est diplômé de l'Université Paris-Dauphine et de l'IEP de Bordeaux. Ses thèmes de prédilection sont la politique étrangère des États-Unis, la question européenne au Royaume-Uni et la géopolitique des matières premières.

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