Brexit : les unionistes vent debout contre le protocole nord-irlandais

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Négocié de haute lutte entre Londres et Bruxelles, le protocole nord-irlandais est finalement entré en vigueur le 1er janvier. Marqué par des débuts chaotiques, il cristallise l’opposition du camp unioniste, partagé entre sentiment de trahison et menace de sédition.

Maintien de l’Irlande du Nord dans l’orbite de l’Union européenne

Brexit : les unionistes vent debout contre le protocole nord-Irlandais
Shankill Road, l’un des bastions unionistes de Belfast.

Tentative de résolution de l’épineuse question irlandaise, le protocole entend éviter le retour d’une frontière physique entre Dublin et Belfast. Pour ce faire, l’Irlande du Nord demeure partiellement dans l’orbite de l’UE. Bien que partie intégrante du Royaume-Uni, la province reste alignée sur les normes du marché unique européen. Ainsi, les réglementations relatives aux produits manufacturés, aux productions agricoles et aux aides d’État continuent d’être chapeautées par Bruxelles. Il en va de même pour la TVA sur les biens circulant à l’intérieur de l’Irlande du Nord, ainsi que ceux en provenance ou à destination de la province. Suivant cette logique, la juridiction de la Cour de justice de l’Union européenne continue de s’appliquer sur Belfast.

Le corollaire de ce protocole est bel est bien l’érection d’une frontière réglementaire et douanière entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni. Et ce, en dépit des dénégations répétées de Boris Johnson. Ce dernier assurait, en effet, que le commerce entre la province et la Grande-Bretagne ne serait en aucune manière perturbé. « Il n’y aura pas de frontière en mer d’Irlande », proclamait-il en août 2020, « il faudra me passer sur le corps »[1].

Un retard à l’allumage préoccupant

Las, l’entrée en vigueur du protocole, le 1er janvier 2021, dessine une toute autre réalité. Les marchandises entrant en Irlande du Nord depuis le reste du pays sont désormais soumises à des contrôles douaniers, lesquels visent à s’assurer du respect des standards européens. Ces nouvelles contraintes entravent d’ailleurs sensiblement les flux commerciaux. La faute à l’impréparation des entreprises britanniques, dont beaucoup méconnaissaient les changements induits par le protocole. Ce faisant, nombre d’entre elles avaient mal renseigné leurs formulaires douaniers.

Ainsi, l’union professionnelle des transporteurs britanniques[2] déplore des formalités de dédouanement considérablement rallongées : jusqu’à douze heures pour certaines cargaisons[3]. Des centaines d’étals de supermarchés sont restés vides alors que plusieurs fournisseurs ont décidé de cesser leurs livraisons à destination de l’Irlande du Nord. Un retard à l’allumage qui a poussé Bruxelles à accorder plusieurs délais de grâce aux entreprises et transporteurs britanniques.

La mésentente entre les unionistes et la classe politique anglaise ravivée

En faisant primer les flux commerciaux Nord-Sud (entre Belfast et Dublin) sur les flux Est-Ouest (entre Belfast et Londres), le protocole conduit à une réunification économique partielle de l’île d’Irlande. Cette perspective alimente le sentiment de trahison du camp unioniste, qui s’estime abandonné par Londres. Elle réveille également le souvenir douloureux de la signature de l’Accord anglo-irlandais, en 1985. Le document, qui instituait un rôle consultatif pour Dublin sur les affaires politiques de l’Irlande du Nord, s’était heurté, à l’époque, à l’opposition farouche des unionistes[4]. Accusée de traitrise, Margaret Thatcher se voyait comparée par Ian Paisley, le chef du Parti unioniste démocrate (DUP), à « Jézabel, qui chercha à détruire Israël en un jour »[5].

Le protocole sur l’Irlande du Nord ravive donc une vieille mésentente entre les unionistes et la classe politique anglaise. Signe de l’urgence de la situation, les différentes chapelles unionistes affichent un front uni inédit. Le DUP, qui codirige le gouvernement régional de Belfast, a lancé l’offensive au travers d’une campagne destinée à « libérer l’Irlande du Nord du protocole »[6]. Tendant la main à ses frères ennemis du Parti unioniste d’Ulster[7] et de la Voix unioniste traditionnelle[8], le DUP promet de bloquer au parlement régional toute mesure découlant du protocole qui saperait la place de l’Irlande du Nord dans le marché intérieur britannique. Les unionistes s’engagent aussi à boycotter les instances de coopération insulaire avec la République d’Irlande.

Avis de tempête politique sur la province

Dans l’immédiat, leur revendication première est d’obtenir du gouvernement britannique qu’il déclenche l’article 16 du protocole. Celui-ci autorise Londres, en cas de graves troubles économiques, sociétaux ou environnementaux, à suspendre unilatéralement certains aspects du traité. Une pétition en ce sens, qui a déjà récolté plus de 140 000 signatures, sera débattue prochainement au parlement britannique.

Nul ne peut néanmoins prédire où s’arrêtera la fronde des unionistes – a fortiori s’ils échouent à obtenir gain de cause. Dans une tribune remarquée du quotidien local The News Letter[9], Peter Robinson, ancien Premier ministre d’Irlande du Nord (DUP), résume le choix binaire qui se présente désormais aux unionistes : « Avalez la pilule ou résistez et renversez [les institutions de] Stormont »[10]. De quoi laisser craindre une nouvelle période d’instabilité politique dans la province.

 

[1] ITV News, « Johnson says Irish Sea trade border ‘over my dead body’ », 14 août 2020, [accès en ligne]: https://www.itv.com/news/utv/2020-08-13/irish-sea-trade-border-over-my-dead-body-says-johnson

[2] Logistics UK.

[3] Alex Whiteman, « Northern Ireland Protocol ‘a disaster’ for truck drivers, MPs told », The Loadstar, 7 janvier 2021, [accès en ligne]: https://theloadstar.com/northern-ireland-protocol-a-disaster-for-truck-drivers-mps-told/

[4] Une pétition contre le traité avait recueilli plus de 400 000 signatures tandis que des rassemblements monstres et des actions de désobéissance civile avaient été organisés dans les rues de Belfast par le camp unioniste. En signe de protestation, les députés unionistes avaient démissionné collectivement de la Chambre des communes. Une série d’élections législatives partielles avaient alors eu lieu en janvier 1986.

[5] McKelvey F. (2020) ‘The Jezebel Who Sought to Destroy Israel in a Day’: Margaret Thatcher’s Impact on the Northern Ireland Peace Process, 1984–1990. In: Mullen A., Farrall S., Jeffery D. (eds)

[6] DUP, « Free us from Protocole », 2 février 2021, [accès en ligne]: https://mydup.com/news/dup-free-us-from-protocol

[7] UUP, centre-droit.

[8] TUV, droite conservatrice.

[9] Peter Robinson, « Unionists might face a choice between keeping Stormont or scrapping the Irish Sea border », The News Letter, 12 février 2021, [accès en ligne]: https://www.newsletter.co.uk/news/opinion/peter-robinson-unionists-might-face-choice-between-keeping-stormont-or-scrapping-irish-sea-border-3132423

[10] Stormont désigne le siège du gouvernement et de l’assemblée régionales d’Irlande du Nord.

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Théo TOURNEMILLE

Théo Tournemille est diplômé de l'Université Paris-Dauphine et de l'IEP de Bordeaux. Ses thèmes de prédilection sont la politique étrangère des États-Unis, la question européenne au Royaume-Uni et la géopolitique des matières premières.

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