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Les milices chiites en Irak, simple instrument militaire de la puissance iranienne ?

 

Alors que la bataille de Mossoul confrontant la coalition anti-Daesh est toujours en cours, l’implication des milices chiites irakiennes est une nouvelle fois controversée. Ce point d’achoppement a pour tout dire rythmé la campagne engagée contre Daesh depuis 2014. Si le danger de tensions inter-sectaires est réel, la conceptualisation de ces groupes appelle une analyse approfondie, analyse devant aller au-delà d’une supposée dépendance totale vis-à-vis de Téhéran.

L’émergence des milices chiites irakiennes comme acteur incontournable de la guerre anti-Daesh

L'armée irakienne et les Unités de Mobilisation politique en manœuvres dans la province de Salah ad-Din (Avril 2015)
L’armée irakienne et les Unités de Mobilisation Populaire en manœuvres dans la province de Salah ad-Din en Irak (Avril 2015)

La cause a été entendue fin octobre. Les milices chiites ne participeront pas directement à la bataille de Mossoul, l’un des derniers bastions de Daesh au Levant. La peur d’attiser les tensions interconfessionnelles étant donné la majorité sunnite peuplant Mossoul a été l’argument fort de cette décision, la Turquie et l’Arabie Saoudite s’étant montrés particulièrement inquiètes à propos de potentielles exactions contre les populations sunnites. En termes stratégiques, cette décision n’a pourtant pas été évidente tant l’armée irakienne continue de souffrir de faiblesses organisationnelles et tactiques. Si l’efficacité des forces spéciales irakiennes (1) tout comme le soutien aérien et au sol de la coalition anti-Daesh sont parvenus à atténuer ces faiblesses, il n’empêche que les Américains ont dû se résoudre à accepter la présence des milices chiites depuis 2014 sur le terrain irakien niant néanmoins toute coopération.

L’implication des milices chiites commence officiellement en juin 2014 lorsque l’ayatollah Sistani(2) délivre une fatwa appelant à un engagement total des citoyens irakiens contre Daesh. La situation est alors désastreuse : plus d’un tiers du territoire irakien est aux mains de l’organisation terroriste. Alors que Mossoul et Tikrit cristallisent l’effondrement des troupes irakiennes, Bagdad semble être la prochaine ville à tomber sous le giron de Daesh. L’engagement de ces groupes paramilitaires est ainsi progressivement légitimé et institutionnalisé, une coalition étant créée (3) et placée sous le contrôle du commandement général des forces armées irakiennes. Cette revanche pour les milices ne plaît pourtant pas à Washington qui continue à s’opposer à cette implication voyant en ces groupes un cheval de Troie iranien dans la région. La défaite cinglante des forces irakiennes durant la bataille de Ramadi en mai 2015 fera évoluer la diplomatie américaine vers une position plus pragmatique.

Voir aussi : http://les-yeux-du-monde.fr/actualite/afrique-moyen-orient/21143-retrospective-2014-irak-lannee

La naissance des milices chiites irakiennes ou la nécessité de comprendre une résonance populaire historique

Si l’on veut mieux comprendre ces entités paramilitaires, un rapide retour historique semble plus que pertinent. Il faut alors remonter en 1957 et à la création du parti Dawa en Irak dont la profession de foi entend s’assurer de l’application de la loi islamique chiite. Trouvant dans Al Baqir al Sadr son penseur idéologique, l’exécutif du parti et notamment Muhsin al-Hakim s’opposent pourtant au penseur lui reprochant son abandon de la tradition quiétiste (4). Cette tension conduira à la division fondamentale entre le Conseil Suprême pour la Révolution Islamique en Irak (SCIRI) créé en 1982 par Al-Haqim alors exilé en Iran et les militants sadristes. Ces deux entités jouissent alors d’un soutien sans précédent parmi les chiites irakiens face aux exactions sectaires de Saddam Hussein.

L’intervention américaine en Irak en 2003 fournit aux deux groupes une fenêtre d’opportunité plus que conséquente. Alors que le soutien dont ils jouissaient était surtout le fait du souvenir du martyre de leurs chefs respectifs, l’échec de la coalition dans la provision de services de base pour la population irakienne permet au Conseil Suprême et à la brigade sadriste de se poser en alternative organisant un véritable système social, judiciaire, sécuritaire et religieux au sein d’un pays déstructuré par l’intervention américaine. Avec la reprise relative du pays par les autorités centrales de Bagdad et le rétablissement d’une certaine stabilité institutionnelle, les deux entités prennent alors des directions bien différentes. Si le Conseil Suprême devient un acteur important des processus électoraux et bureaucratiques post-baathistes (5), les brigades sadristes sous l’autorité de Muqtada al-Sadr font face à une répression intense de la part des autorités de Bagdad conduisant à des affrontements sévères entre 2005 et 2007.

Les limites d’une conceptualisation militaire sous dépendance iranienne

Cet éclairage historique nous permet d’aller au-delà de la conceptualisation contemporaine de ces mouvements comme simples “milices” sous influence iranienne. Si la guerre civile syrienne et la poussée de Daesh au Levant leur a permis de retrouver une influence perdue par la réinstitutionnalisation du pays durant les années Maliki, les deux entités ont connu une fragmentation profonde, fragmentation menant à une spécialisation militaire de ces mouvements éclatés. Ces mouvements jouissent néanmoins d’un réel soutien populaire irakien fruit de leur rôle social post-baathiste et ils ne sauraient se réduire à de simple groupes paramilitaires motivés par des gains économiques ou religieux. Ils entendent véritablement jouer un rôle dans la transition politique irakienne post-EI.

La conceptualisation occidentale et notamment américaine les réduisant à de simples groupes interposés aux mains des mollahs iraniens ou “foreign proxies” pour utiliser l’appellation anglo-saxonne est également trompeuse. Si l’Iran leur fournit un soutien militaire en termes d’armement, de logistique et de conseils stratégiques, ces mouvements ont une certaine indépendance vis-à-vis de Téhéran notamment l’armée du Mahdi, rejeton de l’organisation sadriste. Par ailleurs, les unités de Mobilisation Populaire comptent également des combattants sunnites, chrétiens et yézidis dans leurs rangs en dépit d’une majorité de militants chiites. Les limites de cette conceptualisation ne doivent pourtant pas faire oublier leur caractère déstabilisateur sur le plan confessionnel. Comme l’ont confirmé Amnesty International et Human Rights Watch durant l’année 2015, ces groupes ont une responsabilité évidente dans des exactions commises contre des populations sunnites dans les zones libérées de l’influence de Daesh. Le rôle du Premier Ministre Abadi s’annonce donc des plus complexes dans la transition politique post-Etat Islamique.

Sources:

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/10/29/en-irak-des-paramilitaires-chiites-rejoignent-l-offensive-sur-mossoul_5022471_3218.html

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/11/02/en-irak-les-milices-chiites-lancent-la-bataille-de-tal-afar-et-suscitent-l-inquietude_5024080_3218.html

http://www.lefigaro.fr/international/2014/10/14/01003-20141014ARTFIG00299-irak-des-milices-chiites-accusees-de-crimes-de-guerre.php

https://www.letemps.ch/monde/2016/06/27/milices-chiites-premiere-ligne-lors-reprise-falloujah

http://www.lesechos.fr/19/05/2015/LesEchos/21940-064-ECH_irak—bagdad-fait-appel-aux-milices-chiites-pour-reprendre-ramadi.htm

http://www.lorientlejour.com/article/940162/les-milices-chiites-irakiennes-ces-autres-acteurs-de-la-lutte-contre-lei.html

Pour aller plus loin:

-Ches Thurber (2014) “Militias as sociopolitical movements: Lessons from Iraq’s armed Shia groups”, Small Wars & Insurgencies, 25:5-6, 900-923, DOI: 10.1080/09592318.2014.945633

http://dx.doi.org/10.1080/09592318.2014.945633

-Cigar Norman, “Iraq’s Shia Warlords and their Militias: Political and Security Challenges and Options”. United States Army War College Press. June 2015

-Mohammad-Reza Djalili, « L’Iran dans les crises du Moyen-Orient », Politique étrangère 2016/2 (Été), p. 37-48.DOI 10.3917/pe.162.0037

 

About Joachim TAIEB

Etudiant à Sciences Po Paris. Passionné par le Proche et Moyen Orient. Rédacteur aux Yeux du Monde depuis septembre 2016.

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