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Alexandre III et l’industrialisation de la Russie

 
Alexandre III de Russie, tsar de 1881 à 1894, fils du grand tsar réformateur Alexandre II, autocrate convaincu et père de l’industrialisation russe

Si le tsar Alexandre III est connu pour avoir mis en œuvre un retour sans concession à l’autocratie (après que son père, Alexandre II, a été assassiné avant de pouvoir donner une constitution à la Russie), c’est aussi l’artisan volontariste (avec son ministre Witte) du décollage industriel du « Géant Russe ».

Ce décollage se fait avec l’appui technique et financier de l’étranger. A l’instar du Japon, ce sont des ingénieurs européens qui vont moderniser l’appareil productif russe : c’est ainsi que Siemens, par exemple, est appelé pour lancer une industrie électrique. Mais ce sont avant tout les capitaux européens qui vont permettre le décollage.

En effet, les investisseurs (allemands, belges, britanniques et surtout français) sont attirés à la fois par les belles promesses de rentabilité de la Russie et par la sécurité apportée par les garanties de l’Etat russe. La réforme monétaire de 1897 fixe les règles d’émission les plus sévères au monde (pour garantir la solidité du rouble). La Russie met également en place de fortes barrières protectionnistes (tarif Mendeleïev de 1891) et garantit les investisseurs contre la surproduction. Enfin, c’est l’autoritarisme du tsar qui rassure le plus les investisseurs : tout opposant est pourchassé, les grèves sont interdites. Ainsi, les ouvriers russes travaillent à la fin du siècle dans les mêmes conditions que les français en 1830…

Le plus grand succès de cette politique dirigiste est sans conteste l’essor du rail. C’est une priorité absolue pour le souverain, et ce pour trois raisons : permettre l’unification d’un territoire immense, profiter des effets d’entrainements engendrés par la demande en rails et répondre aux attentes des militaires français inquiets des délais de mobilisation de l’armée russe contre l’Allemagne wilhelmienne. Plus de 50 000km de voies ferrées ont ainsi été construits entre 1881 et 1913, la ligne la plus emblématique étant le Transsibérien (Moscou – Vladivostok, bâti entre 1892 et 1902).

Si l’on tente un bilan de la politique industrielle d’Alexandre III, il faut lui reconnaitre un évident succès : 8% de croissance industrielle annuelle, une production de charbon multipliée par 6, de fonte par 5… En quelques années, la Russie est devenue la cinquième puissance industrielle du monde, alors même que sa balance commerciale a été constamment positive et que son impressionnante croissance n’a été stoppée que par la révolution de 1917.

Mais cela n’a pu être possible qu’au prix de lourds sacrifices. Ayant financé son développement par l’emprunt, la Russie est fortement endettée auprès d’investisseurs étrangers (qui possèdent 54% de l’industrie russe à la veille de la guerre), même si le taux d’auto détention augmente sur la période. La croissance reste très concentrée sur le territoire (Moscou, Saint Pétersbourg et l’Ukraine) et le pays ne compte que 3 millions d’ouvriers en 1913 pour 170 millions d’habitants. La demande, moteur de la croissance, est fragile car entièrement entre les mains de l’Etat (tout essai de baisse des commandes se traduisant immédiatement par une crise industrielle) : le pouvoir d’achat de la population reste extrêmement faible. Enfin, les conditions de vie et de travail des ouvriers russes sont abominables : journées de 12 heures, absence de législation sociale, un salaire à parité de pouvoir d’achat égale deux fois inférieur à l’ouvrier non qualifié français.

About Sylvain ZUBER

Sylvain Zuber est étudiant en dernière année à HEC Paris. Passionné d'histoire et de géopolitique, il est rédacteur pour Les Yeux du Monde depuis novembre 2011.

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2 comments

  1. L'analogie avec la situation Chinoise actuelle me parait intéressant …

    Au détail prêt de l'endettement de l'état (à ma connaissance il n'y a pas d'emprunt Chinois comme il y avait à l'époque un emprunt Russe), on retrouve effectivement des resemblances troublantes …

    Sur l'implantation des entreprises étrangères

    Sur le décollage de la croissance parallèle à l'industrialisation et à l'équipement du pays

    Sur le gros écart entre les villes et la campagne (yc en termes de conditions de vie)

    Et surtout sur la prise en compte fort relative de l'accompagnement social de la croissance (erreur que n'a pas commis Bismark soit dit en passant)

    Au vu des récentes déclaration du premier ministre de "l'empire du milieu", il semble que la Chine comuniste ait tiré l'enseignement de l'échec de la Russie Tsariste (un comble quand même !) et soit en train, cent ans après, de se mettre à l'abris d'une seconde révolution : y aura-t-il ou pas un "octobre 2017" Chinois ???

  2. L'analogie est en effet intéressante!

    Il y a néanmoins quelques différences "structurelles" fortes.

    L'industrialisation russe était introvertie: i.e. la production russe était (en très grande partie) à destination du marché russe (en l’occurrence, c'est l'Etat tsariste qui achetait directement la production). La Chine, elle, a opté pour un développement extraverti: l'industrialisation avait vocation à l'exportation (d'où le terme "d'usine du monde"), et ce n'est que dans un second temps que le marché interne chinois a commencé à être mis en valeur.

    Sur l'implantation des entreprises étrangères, la Chine a en effet fait preuve de plus de prudence, obligeant les groupes étrangers à procéder à des joint ventures.

    Au sujet de "l'accompagnement social" (quelle douce périphrase pour parler d'un esclavage pur et simple!), un parallèle est pertinent à quelques nuances près.

    Dans les deux cas, le développement a eu lieu sur la base d'une très forte disparité régionale. Mais si les régions côtières de la Chine connaissent un véritable développement et la croissance d'une classe moyenne, la Russie tsariste ne l'a pas connu. En effet, les ouvriers russes n'ont à aucun moment profité de la croissance, et leurs conditions de vie étaient encore plus terribles que celles, pourtant inadmissibles, des paysans. La quasi totalité de la richesse crée a été captée par les investisseurs étrangers (à qui l'on avait promis des rentabilités prodigieuses et qu'il ne fallait surtout pas décevoir) et par une poignée de grands industriels russes (citons Poutilov, propriétaire de la plus grande usine du monde à l'époque: plus de 12000 ouvriers à Saint Saint-Pétersbourg). Ces ouvriers ont donc été les victimes de la vitalité démographique de la Russie: contraints de quitter une campagne surpeuplée qui ne pouvait leur fournir assez de travail pour au final aggraver leurs conditions de vie en ville. C'est d'ailleurs pour cette raison que tant de paysans russes sont partis pour "mettre en valeur" l'immense empire des tsars: en Sibérie, au Kazakhstan, en extrême orient…

    Mais le coeur d'un développement de long terme , on le sait, c'est l'apparition d'une classe moyenne, garante de consommation en interne et soupape sociale extrêmement puissante. Alexandre III et son successeur le savaient. Cependant, face à son objectif d'industrialisation, il a fait le choix de ne pas favoriser l'apparition d'une classe moyenne urbaine (afin de garantir aux investisseurs des coûts de production faibles), mais c'est sur une classe moyenne rurale qu'il comptait. Choix très pertinent, étant donné que la Russie de la fin du XIXe était encore très largement rurale. Il a donc, avec son ministre Stolypine (boucher notoire et homme d'Etat extrêmement compétent), tout fait pour favoriser l'essor des koulaks, ces propriétaires moyens, anciens serfs ou petits artisans, qui se sont enrichis en rachetant aux serfs nouvellement libérés leurs lots offerts par Alexandre II à l'abolition du servage, et en achetant des terres aux nobles (constamment endettés, en recherche permanente de liquidités, et terrifiés par la révolution de 1905). Pour cela, Stolypine va leur donner un large accès au crédit (pour qu'ils puissent racheter des terres) et encourage l'exode rural (pour, on l'a vu, donner de la main d'oeuvre à l'industrie, mais également pour augmenter l'offre de terre cultivable). En 1913, la Russie compte plus de 30 millions de koulaks qui possèdent un tiers des terres cultivables russes.

    Ces derniers, puissants vecteurs de croissance pour la Russie et alliés solides du tsarisme (auquel ils doivent tout), seront pourchassés sans relâche par les bolcheviques, et purement et simplement exterminés par Staline.

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