Trois pièges à éviter sur les manifestations dans les pays musulmans : et si elles n’étaient pas antiaméricaines?

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Les manifestations contre la vidéo offensant le prophète Mahomet font la une de tous nos journaux depuis plus d’une semaine. Rares furent les événements d’une telle intensité et d’une telle violence. L’attentat contre l’ambassadeur occidental en Libye remémore la prise d’otage en Iran de 1979 et des flammes caressant le Stars and Stripes  rejaillit le souvenir des violences de 2005 après la caricature de Mahomet. Il faut pourtant savoir raison garder car l’euphorie de nos sentiments limite nos capacités d’analyse. Trois pièges sont à éviter :

1)      Les manifestations concentrent des minorités. 250 personnes à Paris, de mille à quatre mille en Afghanistan, plusieurs milliers au Liban à l’appel du Hezbollah, quelques centaines à Tunis, 700 en Indonésie, au maximum 3 000 au Pakistan, … Certes, la désapprobation internationale du film anti-Mahomet n’éteint pas les ressentiments dans le cœur des fidèles musulmans mais très peu de croyants sont passés à l’acte. Dès lors, tâchons de ne pas généraliser ou de décrire une rue arabe unanimement en ébullition.

2)      Ces manifestations ne sont pas des surgissements populaires spontanés : chaque démonstration de force est minutieusement organisée pour peser sur la scène politique. Chaque pays a une situation particulière et ce conflit révèle la détermination de certaines forces à peser sur le cours des événements dans une période de doute, surtout dans les pays du printemps arabe en pleine transition politique. Rappelons que les partis islamistes modérés au pouvoir aujourd’hui en Libye, en Egypte, en Tunisie ont volontairement organisé une scission avec les islamistes radicaux, leurs anciens alliés dans l’opposition, pour allier démocratie et dialogue avec l’Occident à l’islam. Ces concessions ne sont pas au goût des salafistes en Tunisie et en Egypte ou des partisans de la branche maghrébo-sahélienne d’Al-Qaïda en Libye. En Afghanistan, les talibans y voient une formidable occasion d’affirmer leur pouvoir local dans une période de transition (départ des troupes). Le Hezbollah au Liban tente de reprendre la main malgré son affaiblissement dû à la guerre de Syrie et l’Iran rêve d’unir derrière son régime le monde musulman contre les USA, manière de se prémunir de toute attaque aérienne israélienne qui choquerait, dès lors, plus d’un milliard de fidèles.

3)      C’est pourquoi le fond des manifestations n’est pas anti-américain ou antioccidental. Ce sentiment, sans conteste réel, n’est pas une finalité sinon un outil pour peser politiquement dans un pays. C’est un moyen de mettre dans l’embarras des anciens islamistes qui, par devoir national, doivent protéger les ambassadeurs américains mais qui, d’un autre côté, prouvent qu’ils ne dénoncent pas suffisamment les insultes faites à l’islam, pourtant le socle de leur régime : ils deviennent aux yeux des indécis des traîtres.

Les paradigmes médiatiques partagent l’idée de « Choc des civilisations », plutôt d’une confrontation binaire islam-occident inéluctable. Ces manifestations seraient un ultime avertissement. Les analystes avertis y voient plutôt des multiples confrontations politiques nationales témoignant du conflit entre islamisme modéré au pouvoir et islamisme radical qui rêve de trône après le printemps arabe. Le tout animé par une flamme antiaméricaine, simple outil dont le rôle est à relativiser.

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