Stratégie ou tactique ? L’art de la guerre en question

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Napoléon à la bataille d'Iéna en 1806. L'empereur des français savait comme personne allier vision stratégique globale et sens tactique du commandement.
Napoléon à la bataille d’Iéna en 1806. L’empereur des français savait comme personne allier vision stratégique globale et sens tactique du commandement.

Lorsqu’il s’agit de qualifier les méthodes mises en œuvre pour mener une campagne militaire ou plus largement l’ensemble des mesures prises en temps de guerre ou de paix pour s’assurer la victoire, le commentateur hésite souvent entre les termes de « stratégie » et de « tactique ». Pourtant ils recouvrent des réalités très différentes, et les relations qu’ils entretiennent entre eux sont complexes. Retour sur une distinction qui a fait couler beaucoup d’encre…et de sang.

Le premier traité de stratégie militaire de l’histoire, l’Art de la Guerre, écrit par le chinois Sun Tzu aux alentours du VIème siècle av. J.-C, pose déjà une distinction fondamentale entre deux notions qui affichent des temporalités et des échelles très différentes. Si l’ouvrage demeure très théorique et ne constitue pas à proprement parler un manuel pour homme d’action, on peut déjà y discerner une division entre un temps long et une échelle large, ceux de la stratégie, et un temps court pour une échelle locale, ceux de la tactique. En Occident, si étymologiquement les deux termes ont un sens relativement voisin – du grec « stratos », armée,  et « agein », conduire, pour le premier et de « taktikos », art de ranger, de manœuvrer pour le second –, ils vont progressivement se séparer sous la plume des auteurs militaires byzantins. En effet, entre le Strategikon de l’empereur Maurice rédigé à la fin du VIème siècle ap. J.-C et le Tactica de l’empereur Léon VI écrit à la fin du IXème siècle, on constate une évolution de pensée jusque-là étrangère aux auteurs antiques : Edward Luttwak montre bien que le Strategikon implique un bouleversement dans la conception globale de la conduite d’une guerre par l’empire – contenir l’ennemi, plutôt que le détruire comme l’ancien empire romain en avait l’habitude – alors que le Tactica s’attache à montrer les moyens et formations à adopter pour gagner une bataille ponctuelle – il faut cependant noter que le Strategikon contient semblables considérations tactiques. Le tacticien serait alors le général mettant ses troupes en formation avant la bataille et dirigeant les attaques pendant celle-ci selon un schéma dont l’objet est l’anéantissement de la force ennemie présente, et ce dans un laps de temps généralement court : généralement inférieur à une journée pour une bataille et parfois long de plusieurs mois pour un siège (ex : tactique de contournement par la cavalerie utilisée par Alexandre à Issos). Le stratège serait lui un commandant qui devrait coordonner et prévoir l’ensemble des composantes militaires, politiques, économiques, géographiques et diplomatiques en temps de paix ou de guerre pour obtenir la victoire sur un temps long – plusieurs années – et à vaste échelle (ex : les campagnes napoléoniennes en Europe).

La géopolitique contemporaine accentue cette différenciation et tend à la spécialisation des acteurs : on qualifie souvent Barack Obama de « stratège » car il est responsable des grandes orientations opérationnelles et diplomatiques de la puissance américaine (cf le pivot vers l’Asie), alors que les considérations « tactiques » sont laissées en grand partie aux officiers et états-majors qui ont une vision locale des conflits, comme en Afghanistan. Cette méconnaissance de l’échelon tactique par le président élu, chef des armées dans les démocraties occidentales, pèse surement sur la « grande stratégie de l’Occident contemporain».

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