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Le mythe des terroristes « loups solitaires » (1/2)

 

Avec l’intensification des attaques terroristes en Europe, ainsi qu’en Amérique du Nord, de nouvelles notions explicatives se sont installées dans le discours politique, mais aussi dans les médias.

Recueillement à Londres après l’attentat du 22 mars 2017, attribuée à un « loup solitaire ».

Parmi elles, l’expression « loup solitaire », désignant une personne isolée, influencée par une idéologie, perpétrant une attaque en dehors d’un cadre de commandement, a une place de choix. Par exemple, Ralph Goodale, le Ministre de la sécurité publique du Canada, a parlé de « loup solitaire » après la fusillade visant la grande mosquée de Québec le 29 janvier dernier. Le même constat a pu être fait dans les journaux au sujet de Khalid Masood, qui a tué cinq personnes le 22 mars 2017 dans le quartier de Westminster (Londres).

Néanmoins, l’expression populaire est critiquée car elle simplifie trop un phénomène global, aux multiples facettes. Cette semaine, Les Yeux du Monde revient sur l’origine de l’expression, et sur son sens actuel. Ses limites seront étudiées dans un prochain article. 

D’où vient l’expression « loup solitaire » ?

Au 20ème siècle, la plupart des groupes terroristes en activité étaient caractérisés par leur organisation hiérarchique (Front de libération nationale en Algérie ; Armée républicaine irlandaise ; ETA…). Les membres pouvaient réaliser des attaques, seulement grâce au soutien venant des dirigeants. Une telle structure avait l’inconvénient d’être très vulnérable aux infiltrations policières. Si un membre arrêté parlait aux forces de l’ordre, tout le groupe pouvait être rapidement démantelé.

L’extrême-droite américaine des années 1980 va donc mettre au point une alternative. Il s’agit de la stratégie de « leaderless resistance » (littéralement « résistance sans leader »), mise au point par Louis Beam, un suprématiste blanc, figure du Ku Klux Klan texan. Le principe est simple. Selon lui, plutôt que d’avoir une unique structure pyramidale, il est plus judicieux d’établir différentes cellules indépendantes (baptisées « autonomous leadership units »), œuvrant pour une seule et même cause. Ainsi, même si une unité est infiltrée, le reste du mouvement est protégé. De plus, la force de frappe du groupe optant pour cette stratégie augmenterait, car les cellules pourraient être situées dans diverses régions, ou même dans un autre pays.

C’est dans ce contexte que le terme « loup solitaire » a été utilisé pour la première fois pour parler d’actes terroristes aux États-Unis. Le fondateur du mouvement néo-nazi White Aryan Resistance, Tom Metzger, se qualifiait lui-même de « loup solitaire ». Ainsi, pendant les années 1990, le FBI fit face à une augmentation des actes terroristes, commis par ces loups solitaires, n’ayant aucun lien direct avec l’organisation pour laquelle ils tuaient. Une des attaques les plus meurtrières de ce genre reste l’attentat d’Oklahoma City (168 victimes), commis par un sympathisant d’un groupe proche du national-anarchisme.

En 1999, The New York Times a publié son premier article expliquant la menace que ces loups solitaires représentaient pour la sécurité nationale (1). A partir de ce moment, l’expression « loup solitaire » est devenue connue du grand public. Néanmoins, elle n’avait pas encore la signification qu’on lui attribue aujourd’hui.

Après les attentats du 11 septembre, avec la montée en puissance d’al-Qaïda, l’idée de « leaderless resistance » n’a plus été cantonnée aux rangs de l’extrême-droite américaine.

Un texte écrit par le syrien Abu Musab al-Suri, idéologue influent lié à al-Qaïda, a remis sur le devant de la scène la stratégie imaginée par L. Beam. Dans Appel à la résistance islamique globale, al-Suri critique l’organisation trop hiérarchique d’al-Qaïda, et met en avant les avantages de cellules autonomes. Selon lui, al-Qaïda devrait se reposer sur des attaquants individuels, inspirés par des textes publiés en ligne. Grâce à une telle structure, les attaquants pourraient viser des cibles dans le monde entier.  Cependant, une base restait nécessaire à ses yeux. On ignore si al-Suri a lu L. Beam, mais les similarités entre les deux travaux sont marquantes.

Affiche diffusée par al-Qaïda sur Telegram – application de messagerie instantanée  – encourageant les « loups solitaires ».

La vision de al-Suri a certainement eu une influence sur al-Qaïda, étant donné qu’à présent l’organisation peut être comparée à un véritable réseau, ayant des liens avec de nombreuses autres organisations terroristes, et inspirant des individus dans plusieurs pays. Les fondateurs de l’État islamique (EI) ont également entendu ses conseils. Comme il le préconisait, ils ont tenu à s’assurer une base territoriale. En parallèle, l’EI a misé sur des outils de propagande pour établir un réseau, et convaincre des habitants de pays situés à des milliers de kilomètres de l’Irak et de la Syrie,  d’attaquer leur pays d’origine. Désormais, al-Qaïda et l’EI encouragent tous deux les « lone mujahideen » au travers d’affiches, et de vidéos.

Aujourd’hui, quand un attentat a lieu, les liens entre al-Qaïda, ou l’EI, et l’attaquant sont immédiatement questionnés. Les terroristes sont rapidement qualifiés de « loup solitaire ». Face à l’usage à outrance de ce terme, on peut se demander s’il a encore un sens, et s’il correspond toujours à ce qu’est le terrorisme en 2017.

Cliquez ici pour lire la suite de l’article.

(1) Article disponible ici : Jo Thomas, « New Face of Terror Crimes: ‘Lone Wolf’ Weaned on hate », The New York Times, 1999. http://www.nytimes.com/1999/08/16/us/new-face-of-terror-crimes-lone-wolf-weaned-on-hate.html

About Sophie GUILLERMIN-GOLET

Étudiante à Sciences Po Bordeaux (Bordeaux International Relations Degree), passionnée par les questions géopolitiques.

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