Chroniques du Proche-Orient #1 : La philosophie islamique

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Al-Kindi, considéré comme le père de la philosophie islamique.

Chroniques du Proche-Orient #1 : La philosophie islamique

Les Chroniques du Proche-Orient proposent, de façon pluri-hebdomadaire, d’aborder cet espace géographique dans sa diversité ethnique, culturelle et religieuse, avec comme objectif de donner une vision globale et humaine d’un territoire au centre des enjeux contemporains. Histoire, philosophie, musique, peinture, géopolitique… Tout y passe. Les récents événements qui ont bousculé, terrorisé l’Occident, placent sous les projecteurs un conglomérat de cultures et d’histoires qui offrent une clé ouvrant à la compréhension des problématiques actuelles. Cette région, immense, demande, si l’on veut la comprendre et combattre le fanatisme qui y sévit, d’ouvrir notre horizon intellectuel à tous ses pôles constitutifs. La bataille se fait sur le terrain, mais aussi dans les esprits, et quoi de mieux pour commencer cette série que de s’intéresser à la philosophie islamique, organe de pensée d’une religion alors en pleine expansion, mais qui connaîtra aussi ses dissidents, ses réformateurs, ses idéalistes.

L’expression de philosophie islamique désigne principalement less travaux philosophiques liés à la civilisation islamique (arabe, persane ou non), sans que la référence religieuse ou l’appel à des notions provenant des textes sacrés n’interviennent, ce qui peut inclure des Juifs, des Chrétiens et des libres-penseurs. De façon générale cependant, cela regroupe les travaux philosophiques effectués par des penseurs de confession musulmane. La philosophie au Moyen Âge inclut principalement la physique, la logique, l’éthique et la philosophie politique qui sont des « sciences profanes » et non sacrées. Ces sciences visent l’étude et la compréhension du monde et de l’esprit humain par des moyens rationnels et non révélés. L’analyse empirique est donc mise en exergue, au-delà d’une transcendance religieuse du savoir et de la connaissance. Les philosophes s’occupent aussi de questions théologiques en se servant justement des outils de la logique et de la métaphysique grecques (ce qui rapproche la philosophie islamique (orientale) de la philosophie occidentale antique), ce qui leur sera reproché par les traditionalistes et les littéralistes religieux. Ces derniers prendront aussi place dans la bataille philosophique islamique et les grands théoriciens-intellectuels de l’islam au XXème siècle (Mawdoudi, Qotb et Khomeini) ont puisé dans l’intellectualisation du mode religieux et la consolidation théorique (écrits, fatwas…) et pratique (enrôlement, propagande…) de la seule voie vers le bien et la connaissance de l’homme (la Révélation du Prophète).

Tout commence avec Abü Yüsuf Al-Kindï, à la cour du calife de Bagdad, au IXème, mais les premiers grands échos, et jusqu’en Europe, arriveront avec Avicenne au XIème siècle. Lecteur attentif de la pensée artistotélicienne et du dialogue de Platon, et développera les premières véritables questions metaphysique en terre d’Islam. La traduction des grands textes engendrera d’autres grands penseurs s’inscrivant dans la lignée péripatéticienne de Avicenne, tel Avérroès, qui se rapprochent (c’est à cela qu’est dû leur succès) aux pensées occidentales. Un autre courant emergera en réaction à cette pensée venue de grèce, en y introduisant des éléments religieux, l’“ishrâq” va se détacher du rationalisme d’Aviecenne pour aller vers un mysticisme qui lui donnera des airs de soufisme. Ce courant, prônait la purification de l’âme, l’ascèse, “la lumière divine” tel que l’écrivait son fondateur Shahâbeddin Sohrawardi.

Il faudrait un livre pour comprendre en profondeur les mécanismes complexes qui virent naître la philosophie islamique, mais les différents mouvements du Moyen-Age vinrent comme successeurs d’une époque philosophique révolue en Europe. De grands lecteurs et critiques (ex : Ghazzâli) firent apparition et permirent une évolution des pensées grecques et une adaptation progressive de celles-ci au modèle islamique. Elles trouvèrent des opposants dans les rangs des traditionalistes et littéralistes religieux qui ne voyait la sagesse qu’à travers le Coran et la Sunna et qui condamnaient les sciences profanes (mathématiques, physique…) qui brouillaient le lien direct avec le divin. C’est ici qu’on rejoint probablement les problématiques actuelles. Ainsi certains grands penseurs islamistes du XXème siècle se sont emparés de cet héritage littéraliste pour l’opposer à la libéralisation socio-culturelle qui était en marche dans les pays arabe (ex : Egypte de Nasser) dans les années 1950. Aux intellectuels proches des idées des Lumières et de formation philosophique européenne, ils ont opposé les grands prédicateurs et intellectuels religieux, berçant les foules idéalistes de grandes révolutions islamiques et du triomphe de l’Islam tout puissant. C’est contre ceux-ci et leurs compagnons d’infortunes actuels qu’on retrouve en Syrie qu’il faut lutter, avec les armes que nous ont légué Averroès, Avicenne et tous leurs héritiers aux fils des siècles : une insertion de l’Islam dans la pensée rationnelle, savoir conjuguer le jugement divin, la croyance, avec l’analyse métaphysique et le questionnement des textes, de la véritables signification des hadiths. Ainsi, l’Islam elle même en sortira grandit, et cette fraîcheur intellectuelle ne peut lui apporter que richesse, et matière théologico-politique, une théosophie moderne, questionnant la raison et l’âme, l’imaginale et l’humain, à opposer aux intégristes islamiques. La modernité doit passer par la raison, car le fondamentalisme religieux c’est le déraisonnable, l’absence d’humanité, le refus du progrès, au-delà de tout ce que l’homme a fait de bien et de beau ces derniers siècles.

Pour aller plus loin
:

Sur le jihadisme : Jihad : Gilles Kepel

Sur la philosophie islamique : http://www.teheran.ir/spip.php?article1294#gsc.tab=0

http://www.laviedesidees.fr/Du-religieux-au-politique-la.html

La philosophie islamique : Ulrich Rudolph

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