Valéry Giscard d’Estaing et sa politique extérieure, modernité ou continuité ? (1/3 : la politique européenne)

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Divorce par consentement mutuel, loi d’orientation en faveur des personnes handicapées, loi sur le collège unique, IVG, majorité à 18ans, début de la libéralisation de l’ORTF… Pour beaucoup Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981) incarne l’image d’une nouvelle modernité post-1968 à la tête de l’Etat. Pourtant son mandat est aussi caractérisé par une politique de rigueur économique sans précédent pour répondre à la crise. C’est lui aussi qui pose aussi les jalons d’une politique anti-immigration inédite sous la Ve République. Des cadres plus contestables desquels on est encore aujourd’hui largement dépendants. Qu’en est-il en politique extérieure ? Son mandat illustre-t-il une nouvelle modernité? Ou une continuité avec les principes de la politique extérieure de la France posés par de Gaulle?

Sa politique européenne s’articule autour de quatre idées-clés. Elargissement, convergence monétaire, construction d’une Europe politique et préséance des Etats sur les structures supranationales.

Une nouvelle politique européenne défendue par la France

Valéry Giscard d'Estaing, rêve européen, constitution
Jusqu’au bout, Valéry Giscard d’Estaing a défendu son rêve européen. Ici, en 2002, il réfléchit à un projet de constitution commun.

A la suite de Pompidou qui avait permis l’entrée de l’Irlande, de la Grande-Bretagne et du Danemark dans le marché commun, la France encourage l’élargissement. La Grèce devient membre de la CEE en 1981. Cette adhésion s’explique idéologiquement, la Grèce étant présentée comme le berceau de la démocratie européenne. Mais aussi politiquement. Le seul moyen de consolider la démocratie en Grèce, pays qui panse ses plaies après une période de dictature, serait de l’intégrer à la Communauté économique européenne. Déjà sous la présidence Giscard d’Estaing, on parle de l’entrée dans la CEE de l’Espagne et du Portugal. Elle sera effective en 1986.

Il pose également les jalons d’une politique monétaire commune avec l’instauration en 1978 du système monétaire européen (SME) pour mettre fin au système de changes flottants grâce à une unité de compte commune appelée ECU. Les monnaies deviennent alors -davantage qu’avec le serpent monétaire européen, système mis en place entre 1972- dépendantes les unes des autres. La fluctuation des devises ne se fait plus avec une seule monnaie mais avec le panier de devises européen. L’objectif est en pleine crise économique de stopper l’hémorragie, entre un mark trop haut d’un côté qui perd en compétitivité et un franc, une livre sterling ou une lire italienne trop faible, à l’heure où, dans ces pays, l’inflation atteint deux chiffres.

La construction limitée d’une Europe politique

La participation des citoyens européens à sa construction avec la volonté de VGE de faire élire le Parlement européen -qu’on appelle alors Conseil des communautés– au suffrage universel. Vieux rêve de faire de l’Europe un pouvoir politique, le pari est réussi en 1976. On organise les premières élections en 1979. Cette décision sera largement contestée à droite, notamment par les néo-gaullistes autour de Jacques Chirac, qui dans le célèbre appel de Cochin du 6 décembre 1978, consacre un scepticisme européen à droite. Rappelons cependant qu’avant le traité d’Amsterdam signé le 2 octobre 1997 et entré en vigueur en 1999, le Parlement européen ne possède qu’un pouvoir consultatif.

Cependant, un Parlement européen investi d’une nouvelle légitimité populaire, est un pas en avant « susceptible de déjouer les calculs de la diplomatie de l’accommodement » entre pouvoir des Etats et pouvoir de la commission. (Charles Zorgbibe, “Les grandes lignes de la politique étrangère de la France”, Studia diplomatica, 1976/4)

Néanmoins, dans la plus pure tradition gaullienne, VGE ne croît pas en la toute puissance de la Commission européenne pour décider des orientations économiques de la CEE. Il pense cependant que l’Europe est le bon niveau pour s’occuper de politique monétaire, financière et énergétique. Il veut ancrer le pouvoir des chefs d’Etat dans le processus décisionnel européen et s’appuie pour cela sur la Grande-Bretagne nouvellement membre. Le Conseil européen, qui réunit les chefs d’Etat, membres de la CEE, est ainsi créé en 1974. En réalité, la création de cette nouvelle institution est moins une innovation qu’une volonté de rendre plus fréquente -au moins trois fois par an- ces réunions au sommet. Le comité Fouchet de 1962 pose déjà, par exemple, le principe d’unanimité des Etats-membres dans la prise des décisions.

Une coopération renouvelée entre la CEE et l’Afrique

Enfin, par la convention de Lomé de 1975, VGE -encore appuyé par la Grande Bretagne- approfondit les relations commerciales entre les pays de la CEE et certains pays africains. Cette convention bloque les prix et lève les droits de douane, notamment sur des produits agricoles africains dont les deux parties sont très dépendantes. La Commission européenne s’engage également pour chacun de ces produits à acheter chaque année une quantité fixée de matières premières aux Etats signataires de la convention. Cette coopération est doublée d’un dispositif institutionnel, prévoit des transferts de capitaux et apporte une aide financière et technique aux pays concernés. Par exemple une aide exceptionnelle non remboursable -mais qui ne peut dépasser 150 millions d’unité de compte- peut être attribuée en cas de mauvaise santé économique justifiée.

Un nouveau cadre franco-allemand

Après la signature du traité de l’Elysée et le départ d’Adenauer, les relations entre la France et la RFA s’étaient considérablement refroidies. Ni Ludwig Erhard, ni Willy Brandt n’avaient entretenu de relations cordiales avec les présidents De Gaulle et Pompidou. Les choses changent avec la présidence VGE et l’arrivée du social-démocrate Helmut Schmidt à la chancellerie en 1974. Sur les principaux sujets européens, les chefs d’Etat français et allemands partagent des vues communes. SME, Conseil européen, G5 puis G7 : ces nouveaux cadres et institutions doivent beaucoup au tandem franco-allemand.

Mieux, c’est une amitié sincère qui relie les deux hommes pourtant de deux bords politiques différents. En politique extérieure, la concertation prévalait. Dans le contexte de l’intervention soviétique en Afghanistan, Helmut Schmidt se rend à Varsovie rencontrer Brejnev. Cette visite intervient deux mois seulement après la visite de son homologue français en mai 1980. Enfin, des projets de coopération culturelle commencés avec le traité de l’Elysée se poursuivent sous Valéry Giscard d’Estaing après un temps d’arrêt. On fonde en 1975 dans l’enceinte du lycée Hoche le premier lycée franco-allemand sur le sol français, avant qu’il ne s’installe à Buc en 1981. Cette coopération franco-allemande a permis l’émergence des grands projets européens comme l’agence spatiale européenne en 1975 ou l’approfondissement du projet Airbus.

A l’annonce de la mort de VGE, Angela Merkel lui rend ainsi hommage. « Avec Valéry Giscard d’Estaing, la France a perdu un homme d’Etat, l’Allemagne un ami et nous avons tous perdu un grand Européen. »

Source complémentaire:

https://www.franceculture.fr/emissions/lesprit-public/la-politique-etrangere-de-valery-giscard-destaing

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Paul BATCABE-LACOSTE

Paul Batcabe-Lacoste est élève normalien à l'ENS Paris-Saclay et étudie la sociologie, le tchèque et l'histoire contemporaine. Ses thèmes de prédilection concernent le sport comme fait social et l'Europe médiane et balkanique. Il est également intéressé par l'histoire des mondes communistes et celle des gauches européennes.

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