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L’Irak : Etat accaparé ou subversion de territorialité

 

En 1980, l’Irak embrasse la même condition économique que l’Espagne. Aujourd’hui, l’Irak est un Etat en déliquescence, un Etat rongé par l’avancée de l’Etat Islamique (EI). A première vue, l’EI n’agit uniquement comme une réponse à l’occupation militaire américaine en Proche-Orient. Toutefois, au cœur des facteurs expliquant l’enracinement de l’EI en Irak, n’existe-t-il pas également des ressentiments liés aux gestions exogènes du conflit entre chiites et sunnites ?

Fouad Massoum, président de la République d'Irak, est-il encore réellement à la tête d'un Etat, d'un pays, d'une nation ?
Fouad Massoum, président de la République d’Irak, est-il encore réellement à la tête d’un Etat, d’un pays, d’une nation ?

Au cours des années 1990, l’Irak est à la marge des affaires internationales. Pour cause, l’embargo économique et militaire entériné par l’ONU renforce l’opacité irakienne à l’égard du monde extérieur, rétrécit la sphère de l’Etat irakien mais aussi fragilise la société et le (reste du) contrat social irakien. Selon l’ONU, l’embargo est à l’origine de plus de 500 000 morts. Pour autant, Madeleine Albright, au cours d’une interview alors qu’elle occupait le poste d’ambassadrice à l’ONU, affirmait que cette stratégie valait le coup («the price is worth it»). Quel prix ? Par le biais de l’invasion de l’Irak en 2003 avec l’opération Iraqi Freedom, les Etats-Unis voulaient démocratiser l’Irak et lui imposer une économie libre de marché. Toutefois, l’échec est patent. Ce Wilsonisme botté décrit par Pierre Hassner et fondé sur l’implantation de la démocratie par la force selon la doctrine Shock and Awe de Donald Rumsfeld a fait naître dans la société civile irakienne un puissent sentiment d’hostilité contre les Etats-Unis. En effet, un Irak libéré du joug de Saddam Hussein n’est pas un Irak libre. L’intervention américaine pour la libération irakienne laisse place à une occupation totale par les forces armées, notamment dans les territoires sunnites diabolisés par les rhétoriques américaines. Ces mêmes territoires sont considérés comme la colonne vertébrale des Baathistes en Irak (l’ancien parti de Saddam Hussein étant dissous et interdit par un décret de juin 2003). Aussi, cette occupation du territoire sunnite se fait sous l’influence de l’ancienne opposition irakienne constituée essentiellement de chiites kurdes, ce qui ne fait qu’enflammer les conflits entre chiites et sunnites sur le territoire irakien. Finalement, derrière le changement de régime prôné par Paul Bremer dont la mission consistait à diriger l’Irak jusqu’à ce que le pays puisse à nouveau être dirigé par des citoyens irakiens (Résolution CSNU 1483), c’est surtout l’effondrement d’un Etat déjà fragilisé par la guerre contre l’Iran close en 1988, c’est surtout le premier accaparement de l’Etat Irakien par des forces extérieures.

C’est alors sur le territoire irakien que se forge la puissance opposition aux forces américaines. Dès 2003, on constate une première étape de la naissance de l’EI en Irak avec l’agrégation de profils sociologiques très différents (certains s’étant radicalisé durant l’embargo international, d’autres durant l’invasion américaine en Afghanistan 2 ans plus tôt). Ce qui les rassemble, c’est la notion de revanche selon Myriam Benraad. La revanche sur le leg de l’occupation militaire américaine mais aussi la revanche sur le renouveau du chiisme irakien permis, selon les prédicateurs de l’EI, par les politiques extérieures. Les premières forces de l’Etat Islamique en Irak utilisent le vide laissé par l’abus de la répression du régime d’Hussein pour prendre le contrôle des territoires selon les théories de l’administration de la sauvagerie écrites par Abou Bakr Naji. Les deux sièges américains sur la ville de Falloujah en 2004 constituent la seconde étape du processus de création de l’EI puisqu’ils accentuent les synergies hostiles aux Etats-Unis. Les images des prisons d’Abou Ghraïb renforcent la haine d’une partie croissante de la société civile américaine contre les Etats-Unis. Le symbole du costume prisonnier orange est aujourd’hui repris cyniquement par l’Etat Islamique dans sa « politique de communication » : l’humiliation fait désormais place à la revanche. Dans cette optique, le projet d’Al-Zarkoui lancé en 2005 ne faisait pas de cette mouvance une finalité. Il ne fait de l’Etat Islamique qu’un prélude à la réinstauration du califat en Irak. En 2005, la nouvelle constitution ne satisfait pas les musulmans sunnites. Dans 3 provinces (Mossoul, Al-Anbar, Salah ad-Din) des 18 que compte l’Irak, 2/3 des votes s’opposent au projet. Sans tomber dans une lecture manichéenne des évènements, on peut penser qu’il existe une certaine corrélation entre le fervent rejet de la constitution irakienne de 2005 et la montée en puissance des idéaux islamiques puisque ces trois mêmes provinces ont fait parti des principaux premiers bastions de l’Etat Islamique (Mossoul aux mains de l’EI depuis juin 2014, tout comme Tikrit (province de Salah ad-Din), Ramadi dans la province d’Al-Anbar au cœur de la guerre de décembre 2013 où des forces sunnites se sont opposées au gouvernement). Une fois de plus, une partie du territoire irakien est accaparé par des forces souhaitant y implanter leur propre (embryon) Etat.

L’Irak en tant qu’Etat dispose-t-il de toutes les armes pour repousser les forces islamistes ? Il convient d’évoquer une incompétence de la part des dirigeants irakiens. D’après un rapport parlementaire publié en juin 2014, Nouri Al-Maliki, alors vice-président irakien, disposait d’appréciables informations pour anticiper les attaques de l’EI sur Mossoul.. Outre la fragilité des forces publiques irakiennes, qu’en est-il des moyens irakiens pour éviter l’expansion de l’EI, expansion prenant place en dépit des frontières officielles ? Tout d’abord, la porosité de la frontière entre la Syrie et l’Irak n’est pas nouvelle puisqu’il existait des réseaux de contrebande dès les années 1990. Certaines mouvances salafistes étaient déjà présentes dès 2003 en Syrie avec notamment des moudjahidines revenant d’Irak grâce à un relatif laisser-passer de la part de Bachar Al-Assad. Dans quel but ? Jouer sur l’ennemi intérieur comme un moyen de retrouver une légitimité en période de crise : la confrontation entre chiites et sunnites est certes réelle mais largement fabriquée par les dirigeants, elle est plus le fruit de l’imaginaire que d’une concrétisation réelle sur le terrain. L’Irak et la Syrie sont donc des états faillis par leur propre politique qui ont laissé se normaliser un régime de violence, de prédation intercommunautaire voire intra-communautaire, régime instrumentalisé par l’Etat Islamique. On peut alors affirmer que l’Irak fait ainsi face à une subversion de territorialité puisque les institutions irakiennes ne contrôlent plus le territoire national, puisque ses valeurs y ont été renversées.

Face à l’incapacité de l’Irak à protéger sa population, ne devrait-on pas ici rappeler le projet de l’ONU souhaité par Kofi Annan ? Entre ingérence marquée par des interventions extérieures aux prix qui ne valent aucun coût et inaction face à une situation déplorable, la « responsabilité de protéger » est censée émaner de la communauté internationale lorsque un Etat, en l’occurrence l’Irak, se montre incapable de protéger sa population. Toutefois, face aux conflits d’intérêts, la « responsabilité de protéger » reste impuissante en Irak. Dès lors, après que l’Irak ait perdu son caractère étatique, existe-t-il aujourd’hui en tant que pays ?

About Elie VEJUX

Etudiant à Audencia Nantes Ecole de Management et passionné par les questions géopolitiques contemporaines (enjeux énergétiques, continent africain et Moyen-Orient)

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