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L’empire des Habsbourg, antithèse de l’idée d’Etat-Nation

 
Face à cette carte, on comprend la vanité du projet wilsonien de créer à partir de l’ensemble austro-hongrois des Etats-nation viables.

L’empire des Habsbourg est un véritable OVNI politique et historique, un objet inédit, preuve flagrante que le prédéterminisme ne peut en aucun cas être appliqué en Histoire. Il s’agit d’un Etat qui, totalement artificiel dans sa construction, presque sans aucun facteur d’unité, a réussi à se hisser dans les premiers rangs des puissances mondiales jusqu’en 1918.

Etait réunis dans l’Empire un nombre invraisemblable de peuples, de cultures et de langues différentes. Des nations en somme, anciennes et structurées. Citons, de manière non exhaustive, les Allemands, les Italiens, les Hongrois, les Tchèques, les Slovaques, les Polonais, les Serbes, les Croates, les Slovènes, les Ukrainiens, les Roumains, et même jusqu’à l’ère napoléonienne les Belges…

La réunion d’une telle variété de peuples dans un unique ensemble étatique est inédite, car, contrairement à d’autres grands empires multinationaux, comme la Russie ou la Chine, aucune « ethnie majoritaire » ne s’est jamais dessinée, le noyau de population allemande d’Autriche étant largement dilué dans l’immensité de l’empire.

Trois éléments principaux peuvent expliquer l’incroyable résilience de l’empire d’Autriche : une idée, un système et un principe politique.

L’idée, c’est la fidélité à la personne de l’empereur. C’est là le seul et unique fondement de l’unité de cet empire (puisque les tentatives d’union de tous les peuples de l’empire sous la religion catholique se sont soldées par des échecs). En réalité, parler d’Empire d’Autriche est un abus de langage, car il ne s’agit en principe que d’une multitude d’Etats (les trois principaux étant l’Autriche, la Hongrie et la Bohême-Moravie) possédant le même souverain. On est donc là dans une opposition totale et absolue à l’idée d’Etat-nation, puisque la seule source de légitimité de l’empire, la seule raison de son existence même, c’est l’existence d’une dynastie anationale, possédant depuis le XVIIe siècle un « patrimoine indivisible ».

Le système, c’est une dictature bureaucratique d’une redoutable efficacité, paradoxalement alliée à une forte autonomie régionale. Le système bureaucratique a été lent à se mettre en place, sa véritable montée en puissance datant du XVIIIe-XIXe (notamment avec le règne de Joseph II). Sur le principe, chaque Etat composant l’empire jouissait d’une relative autonomie, basée sur des institutions locales. Dans les faits, tous les différents peuples, à l’exception des Hongrois, étaient également et équitablement soumis à la pression de la bureaucratie et de la police secrète viennoises. Mais notons que, si cette administration était clairement oppressive, elle n’avait aucun objectif d’acculturation. Les Habsbourg n’ont jamais voulu « germaniser » les peuples sous leur coupe, et n’ont jamais attaqué les spécificités culturelles de tel ou tel groupe.

Le principe politique, c’est un pragmatisme confinant parfois, particulièrement sous l’ère Metternich-Kollowrath, au machiavélisme. Ainsi, la doctrine du « diviser pour mieux régner » a été appliquée avec brio, les gouvernants viennois jouant avec habileté des rivalités entre les peuples. Ainsi, les Croates, opprimés et apeurés par l’importance des hongrois (car rattachés au royaume de Hongrie), ont été les meilleurs alliés des Habsbourg pour réprimer les (très nombreuses) révoltes de la noblesse hongroise.

Avec ces trois principes, l’empire a vécu jusqu’à la catastrophe de 1918. Le président américain Wilson, apôtre de l’Etat-nation, a alors soutenu l’idée a posteriori absurde du démantèlement de l’empire, créant à partir d’un ensemble unifié depuis des siècles, une multitude de petits Etats, et ce sans laisser le temps à l’Etat habsbourgeois de poursuivre une transition démocratique pourtant bien entamée. Les conséquences de cette décision des vainqueurs de 1914-1918 se font encore aujourd’hui ressentir dans les Balkans…

About Sylvain ZUBER

Sylvain Zuber est étudiant en dernière année à HEC Paris. Passionné d'histoire et de géopolitique, il est rédacteur pour Les Yeux du Monde depuis novembre 2011.

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3 comments

  1. Dans le Genre, il y a aussi l'empire ottoman et l'empire russe.

    • Les deux ont été de vastes empires multinationaux, de fait.
      Cependant, l'Empire Russe se démarque assez clairement dans son principe de l'Empire des Habsbourg, car il comprenait une écrasante majorité de russes. Cet Empire était, comme son nom l'indique trivialement, "russe", et les nationalités en son sein, sans aucun doute nombreuses, ont toujours été ultra-minoritaires. Un schéma de domination "ancien régime" plus classique donc.
      Pour l'Empire Ottoman, je vous rejoins un peu plus. Mais il avait avec l'Empire des Habsbourg deux différences fondamentales. Premièrement, son extension s'est faite par la conquête, non par l'élection, ce qui modifie en profondeux les relations entre nationalités au sein de l'empire. Deuxièmement, l'idée même de "nationalité" ou même d'"ethnie" était (au moins en partie) étrangère et anachronique dans l'Empire Ottoman (tant dans l'idée que dans la pratique de l'Etat). Le peuple turque, considéré comme peuple et nation, n'a émergé qu'à la toute fin du XIXe siècle, poussé par l'échec des réformes Tanzimat et par le mouvement des Jeunes Turcs. On peut plus aisément faire une distinction dans l'Empire Ottoman entre les musulmans, ultra-majoritaires, et non-musulmans (grecs orthodoxes, arméniens, juifs…), très intégrés dans l'appareil administratif et dans l'économie ottomane. L'Empire Ottoman a ainsi représenté un modèle assez inédit et originale d'une certaine forme de tolérance religieuse. Lire à ce sujet l'excellente Histoire de l'Empire Ottoman de Robert Mantran.

  2. La France est également du même mode. La bretagne, l'Alsace, la Flandre etc…

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