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La géopolitique des hydrocarbures

 

Les hydrocarbures sont aujourd’hui, et malgré l’accent mit sur les énergies renouvelables, des contributeurs majeurs du mix énergétique mondial. Ces énergies fossiles, par définition limitées, sont inégalement reparties dans le monde et engendrent de ce fait de nombreuses tensions. Les hydrocarbures ont toujours été au centre de stratégies géopolitiques ; pacte du Quincy, enjeux des décolonisations, rôle de l’OPEP durant la guerre du Kippour, contrechoc pétrolier de à la fin des années 80 destiné à achever l’URSS; les exemples sont nombreux. Cependant, la hausse de la demande des pays émergents exacerbe les tensions; la demande mondiale devrait augmenter d’environ 10 millions de barils/jour d’ici 2035. À titre d’exemple, cette échéance marquerait également un doublement du parc automobile mondial. Outre l’augmentation de la croissance mondiale, le secteur des hydrocarbures fait également face à la récente remise en cause du peak oil par l’exploitation des réserves de schiste, aux USA principalement, et par la menace croissante que font peser les acteurs non étatiques violents sur les infrastructures. Comment appréhender la géopolitique des hydrocarbures en 2014 ?

La présence de réserves d’hydrocarbures dans des espaces frontaliers, la sécurisation des sites d’extraction/transformation, les négociations autour des couloirs d’approvisionnements énergétiques sont des enjeux majeurs dans la géopolitique des hydrocarbures. Les découvertes de gisements sont des atouts majeurs pour les états. Avant 2005, Israël ne disposait pas de réserves et était soumis à un boycott des états frontaliers mais avait d’importants besoins.  La découverte du gisement de gaz naturel Mari-B, et à partir de 2009, de nombreuses découvertes comme celle du gisement Léviathan, offrent à Israël de nouvelles perspectives stratégiques. Ainsi, Israël mit en place un partenariat avec Chypre et la Grèce afin d’atteindre le marché européen mais des tensions demeurent avec le Liban quant à la délimitation exacte de la ZEE israélienne. Le cas du Kurdistan irakien est également une illustration du rôle majeur que peuvent prendre les découvertes d’hydrocarbures dans la géopolitique d’une région. Des exemples plus connus comme les rivalités autour de l’Arctique (qui selon l’US Geological Survey en 2009 renfermerait 30% du gaz naturel mondial et 13% du pétrole) ou le « Grand Jeu », qui oppose américains et russes en Asie Centrale pour l’accès aux marchés chinois, illustrent cette tension constante autour des gisements. Les couloirs d’approvisionnement énergétiques sont également l’objet d’enjeux géopolitiques majeurs. Le projet Nabucco, si il entre en fonction -le projet est pour le moment en mauvaise posture-, pourrait réduire, en partie (capacité de 31Gm3/an), la dépendance énergétique européenne à l’égard de la Russie ; ce qui prend tout son sens au regard de la crise actuelle en Ukraine. Au Myanmar, les États Unis, dans le cadre de la stratégie du pivot, développe de fortes relations diplomatiques afin de nuire à l’approvisionnement énergétique de la Chine qui y dispose d’un oléoduc afin de contourner, dans une faible mesure, le détroit de Malacca et de bénéficier de la production de la baie de Bengal.

D’importantes problématiques de sécurité se posent autour des hydrocarbures. En effet, c’est une cible majeure afin d’atteindre économiquement et symboliquement les intérêts des puissances. Même si une attaque ne va pas mettre un terme à l’approvisionnement d’une région, de nombreuses attaques peuvent nuire à l’économie d’un pays et faire fluctuer les cours des hydrocarbures. La guerre d’Irak en 2003 est un exemple bien connu ; les prix du pétrole furent alors multiplié par 4. À moindre échelle, des menaces verbales peuvent même influer le cours du baril ; en 2005 alors qu’Al Zawahiri (actuel émir d’AQ) appelait à attaquer les intérêts pétroliers américains, le baril prit instantanément 1$. En 2006, suite à de nombreuses attaques d’oléoducs, le Nigeria vit sa production chuter d’un million de barils/jour au point de céder momentanément sa place de 1er producteur africain à l’Angola. La même année, Al Qaeda tenta, sans succès, d’attaquer le complexe géant d’Abqaiq (Arabie Saoudite). À l’époque, si une attaque à la bombe d’importance moyenne avait touché le site, la production aurait pu passer de 6,8 millions de barils/jour à 1 millions pendant plusieurs mois, créant ainsi d’importantes variations sur les cours du brut. Plus récemment, l’attaque de la raffinerie d’In Amenas (Algérie) par AQMI témoigne de la présence constante d’un risque terroriste. La menace terroriste sur les infrastructures énergétiques touche également des zones moins connues. La région du Xinjiang (RPC), peuplée de minorités musulmanes Ouighours est riche en hydrocarbures mais les tensions croissantes (attentats place Tien’anmen en octobre 2013, attentats dans une gare de province en mars 2014) pourraient toucher le secteur énergétique. Les détroits sont également un lieu de tensions ; outre l’exemple du canal de Suez en 1956, l’Iran utilisa l’hypothèse de la fermeture du détroit d’Ormuz (zone de transit d’environ 30% de pétrole mondial) face aux menaces de sanctions internationales. Enfin, un risque important pesant sur les infrastructures, off shore cette fois, est celui de la piraterie. Elle fit l’objet dès 2008 de la mise en place de l’opération Atalante par l’UE et de la CTF150 par les USA afin de sécuriser le golfe d’Aden. Actuellement la menace liée à la piraterie se manifeste surtout dans le golfe de Guinée et de Malacca. Les révolutions arabes ne semblent pas avoir eu d’impacts majeurs sur la sécurité des infrastructures pour l’instant. À défaut, il est possible que des groupes, renforcés par ces révolutions (à l’exemple d’Al Nusra ou de l’EIIL) puissent à terme prendre pour cible des infrastructures énergétiques aux Proche et Moyen Orient. À l’inverse, les récents développements de la crise ukrainienne montrent qu’une forme de diplomatie énergétique agressive persiste malgré les liens d’interdépendances qui unissent les états.

Dans ce contexte de hausse de la demande, d’incertitudes et de la présence de risques sécuritaires constants dans de nombreux pays producteurs, l’exploitation des gaz et huiles de schiste ressemble à une « révolution ». Le maintien d’un prix élevé du baril à long terme (aux alentours de 128$ en 2035) permet l’exploitation de nouveaux gisements. Les USA, sont depuis peu, à nouveau exportateur net de pétrole et devraient, selon certains analystes, dépasser l’Arabie Saoudite. Une relative indépendance américaine aurait pu remettre en question l’équilibre des forces au Moyen Orient et en particulier la présence de la Vème flotte. Cependant, les USA devrait maintenir une forte présence dans la région afin de maintenir une pression sur le régime iranien au sujet du nucléaire, de sécuriser Israël et l’Arabie Saoudite qui resterait un pourvoyeur de premier ordre en brut à faible coût d’exploitation. Le maintien d’une présence américaine à proximité du détroit d’Ormuz est également crucial afin de garder, à terme, des moyens de pressions sur les approvisionnements en direction de la Chine en particulier. Une autre hypothèse est apparue ; celle de voir les USA devenir swing supplier d’ici 2020. Dans cette configuration il est probable que les USA puissent utiliser l’arme des hydrocarbures afin de léser certains états, comme la Russie, de leurs revenus d’exportation. Cependant, devenir swing supplier nécessite de mettre en place une politique de quotas afin d’établir des réserves suffisantes. Ainsi, la « révolution du schiste » offre à l’économie américaine un important avantage comparatif mais ne bouleverse pas les équilibres mondiaux. Il faut toutefois, à la lumière de la récente désillusion polonaise, rester prudent quant aux effets géopolitiques des découvertes de gaz et huiles de schiste dans de nombreux états.

 Ainsi, la géopolitique des hydrocarbures englobe un grand nombre d’enjeux pour l’économie et la sécurité mondiale. Il faut garder à l’esprit qu’en dépit des nouvelles découvertes de gisements, les hydrocarbures restent une source majeure de tensions dans le monde. L’Europe de l’Est est un bel exemple pour illustrer les différentes facettes que peut prendre la géopolitique des hydrocarbures et montre qu’en la matière, il ne faut pas se focaliser sur le Moyen Orient. Le « pivot » de B. Obama ou des rivalités entre les puissances asiatiques promettent aussi de voir se développer de nombreuses tensions autour des hydrocarbures.

About Hugo TOUPIN

est étudiant en master II « Sécurité, Défense & Gestion de crises » à l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS-Paris), précédemment en licence double cursus droit-histoire. Passionné de géopolitique et de questions énergétiques, il est également membre de l'association jeune de l'Institut des Hautes Études à la Défense Nationale au sein du Comité Énergies

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