Chili : chaos et échec de l’ultralibéralisme (1/2) - Les Yeux du Monde

Chili : chaos et échec de l’ultralibéralisme (1/2)

Le Chili, symbole de stabilité, de prospérité et de néolibéralisme réussi, est le dernier pays latino-américain en date à avoir sombré dans le chaos. La hausse du prix du ticket de métro a déclenché une grave crise sociale. Quatre semaines après le début de la contestation, le gouvernement de Sebastián Piñera est dans l’impasse. Aucune des mesures proposées ne semble à même de satisfaire les manifestants, qui demandent un changement de système dans l’un des pays les plus inégalitaires au monde.

Vendredi 25 octobre, 1,2 million de personnes ont manifesté au Chili
Vendredi 25 octobre, 1,2 million de personnes ont manifesté au Chili, sous le slogan “Chili despertó”.

La hausse du ticket de métro à l’origine de la crise

Quatre semaines après le début de la crise sociale le 18 octobre au Chili, le mouvement ne faiblit pas. Au contraire, les troubles s’étendent à présent aux quartiers aisés de Santiago, la capitale du pays. “Au milieu de cette Amérique latine pleine de convulsions, le Chili est une véritable oasis”, se félicitait pourtant le président chilien Sebastián Piñera le 8 octobre 2019. Dix jours plus tard, le pays a basculé dans le chaos. En cause : la hausse du prix du métro, de 800 à 830 pesos chilien, aux heures de pointe.

Vendredi 18 octobre, des centaines de lycéens ont décidé de frauder le métro, afin de protester contre la mesure. La contestation s’est rapidement propagée, des lycées aux universités, puis aux travailleurs et aux usagers du métro. La révolte est devenue générale. Les Chiliens se sont soulevés contre les inégalités sociales dues à un modèle économique ultra-libéral instauré sous la dictature et jamais remis en cause depuis. Stations de métro incendiées, barricades dressées, les images de violences policières envers les lycéens se sont rapidement propagées sur les réseaux sociaux. Après de violents affrontements entre forces de l’ordre et manifestants à Santiago, le gouvernement a décrété l’état d’urgence.

Les journées de grève générale s’accompagnent de marches. Plusieurs dizaines de milliers de personnes manifestent chaque jour dans les rues de la capitale. Vendredi 25 octobre, 1,2 million de manifestants se sont rassemblés dans le centre de Santiago. La Plaza Italia, rebaptisée “Plaza de la Dignidad” (“Place de la Dignité”), est devenue l’épicentre de la contestation. Des milliers de personnes s’y rassemblent pour des concerts de cacerolazos. Ce mode de contestation, apparu après le coup d’État, est courant dans les manifestations sud-américaines.

Violences policières

La réponse militarisée du gouvernement n’a fait qu’aggraver les tensions, rappelant aux Chiliens les heures sombres de la dictature. L’état d’urgence et un couvre-feu ont été décrétés, avant d’être étendus aux villes du nord et du sud du pays. Selon le ministre de l’Intérieur, Andrés Chadwick, la décision a été prise dans un contexte “d’escalade de la violence et du vandalisme”. Piñera a quant-à-lui déclaré que le Chili était “en guerre contre un ennemi puissant, qui est prêt à faire usage de la violence sans aucune limite”. Pour la première fois depuis la fin de la dictature en 1990, l’État a déployé l’armée dans les rues. 10 500 policiers et militaires ont ainsi été mobilisés à Santiago.

La violence des forces de l’ordre est pointée du doigt. Depuis le début des troubles, 20 personnes ont trouvé la mort et près de 2000 autres ont été blessées. L’armée et les carabineros – la police anti-émeute – seraient impliqués dans au moins cinq de ces décès. Tortures, violences sexuelles, tabassages ou sévères blessures : les accusations de violations des droits de l’homme de la part des forces de l’ordre se sont multipliées. L’Institut national des droits de l’homme (INDH) a engagé 181 actions en justice pour homicide, torture et violences sexuelles. Le Haut-Commissaire aux droits de l’homme des Nations Unies et des ONG, comme Amnesty International, enquêtent actuellement.

Une tentative de virage social

Face à la vindicte populaire et aux violences, Piñera, au pouvoir depuis 2018, a tenté de calmer les esprits. Il a d’abord annoncé la levée de l’état d’urgence lundi 28 octobre. Il a également procédé à un vaste remaniement de son gouvernement. Huit ministres, dont les très critiqués ministres de l’Intérieur, de l’Économie et des Finances, ont quitté leur poste. Cousin de Piñera, le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Andrés Chadwick, était tenu responsable par le peuple des violences policières. Le ministre des Finances Felipe Larrain avait déclaré en septembre, à l’annonce des bons chiffres de l’inflation, que les romantiques pourraient acheter des fleurs, dont le prix avait baissé. Quant au ministre de l’Économie, Andrés Fontaine, il s’est attiré les foudres des Chiliens en leur conseillant de “se lever plus tôt” pour éviter la hausse du tarif du ticket de métro aux heures de pointe.

Le milliardaire a aussi tenté d’amorcer un virage social en annonçant une série de mesures qui seront soumises au vote du Congrès ou approuvées par décret présidentiel. Il a proposé une revalorisation de 20% du minimum vieillesse et du salaire minimum, la baisse du salaire des parlementaires ou encore le gel du prix de l’électricité et la baisse du prix des médicaments. Adoptant un ton plus conciliant, le président chilien a déclaré que “ces mesures ne résolvent pas tous les problèmes, mais il s’agit d’un premier pas important”. “Elles reflètent la ferme volonté de notre gouvernement et l’engagement fort de chacun d’entre nous en faveur d’un Chili plus juste et plus équitable sur le plan social”, a ajouté le chef de l’État depuis La Moneda.

Au Chili, les manifestants demandent des modifications à une Constitution héritée de la dictature.
Au Chili, les manifestants demandent des modifications à une Constitution héritée de la dictature.

Piñera durcit le ton

Cependant, malgré l’annonce d’une batterie de mesures sociales, les manifestations continuent. Piñera n’est plus soutenu que par 14% de ses compatriotes. Jeudi 07 novembre, le président chilien a pris un virage à 180°, rétablissant une dialectique de la criminalisation des manifestations. Excluant de nouvelles propositions sociales et politiques, il a annoncé une série de mesures sévères pour contrôler l’ordre public. Le gouvernement présentera deux lois “anti-pillage” et “anti-capuche” au Congrès, demandant le durcissement des peines. Piñera a en outre annoncé la création d’une équipe juridique spéciale chargée de poursuivre les crimes de désordre, la proposition d’une loi sur la protection des policiers et la modernisation du système de renseignement.

Deux jours plus tard, le président chilien a proposé d’apporter des modifications à la Constitution. L’abandon de la Constitution héritée de Pinochet, et par ce symbole l’abandon du modèle économique néolibéral, est en effet l’une des revendications de la rue. Les manifestants pointent notamment l’absence de droits sociaux. Parmi les modifications envisagées, l’on retrouve “une meilleure définition des droits de la personne”. Des amendements précisant les “obligations de l’État” et proposant des mécanismes de participation citoyenne sont également prévus.

Vendredi, 75 000 personnes s’étaient de nouveau rassemblées sur la Plaza Italia, épicentre de la contestation. Les marches de protestation se sont poursuivies ce weekend, atteignant désormais les quartiers chics de la capitale. En marge des manifestations pacifiques, de nouveaux incidents entre manifestants et forces de l’ordre ont eu lieu dans le quartier de Providencia et sur la Plaza Italia. Aucune des annonces gouvernementales ne semble être en mesure de calmer le soulèvement du peuple chilien. Ce dernier dénonce le pouvoir économique, politique et institutionnel des dirigeants et les inégalités sociales engendrées par un système économique qui favorise avant tout le capital.

About Solène VIZIER

Solène Vizier est diplômée d’un Master 2 Etudes Stratégiques. Passionnée de géopolitique, ses domaines de spécialisation concernent les mondes hispanophone et russophone, le désarmement nucléaire et la géopolitique du sport. Elle est rédactrice aux Yeux du Monde depuis avril 2019.

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