La Turquie affirme sa puissance par la langue - Les Yeux du Monde

La Turquie affirme sa puissance par la langue

Passerelle entre l’Orient et l’Occident, la Turquie est un pays stratégique pour plusieurs raisons géographiques. Véritable pont entre le Proche et le Moyen-Orient, son territoire relie également les anciens pays du bloc soviétiques et l’Iran via la mer Noire. Enfin, le pays est riverain avec des États européens, que ce soit dans l’espace méditerranéen ou par des frontières terrestres. 

Certaines populations turcophones sont éloignées de la Turquie, comme les Ouïghours chinois.
Les Ouïghours, population chinoise et turcophone du Xinjiang.

Sa situation géographique illustre bien l’importance de la Turquie au sein de la politique mondiale. Le pays est un carrefour du monde, et même de plusieurs mondes, qu’ils soient politiques, religieux, économiques, ou encore touristiques.

Un rayonnement linguistique turc

Cette situation de « hub » mondial permet également au pouvoir politique turc de rayonner au niveau international. Le pays bénéficie en effet d’une diaspora présente en Europe et dans le monde entier. Le poids de l’Histoire est également un véritable facteur d’influence car de nombreuses minorités d’Asie centrale et du Moyen-Orient sont turcophones. L’empire Ottoman a en effet permis d’unir différents peuples et ethnies autour d’une même langue. Celle-ci reste parlée dans de nombreux pays sous formes de dialectes. A l’instar de la politique française et de son investissement dans la francophonie, Ankara adopte une politique de rayonnement par la langue.

Actuellement, cinq pays indépendants sont turcophones : l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan. En revanche, il est notable de constater une perte de la pratique de ces langues turques en raison d’une « russophonisation » datant de l’époque soviétique. Les nouvelles générations parlent donc le russe ou les langues officielles de leur pays.

Un soutien aux turcophones du monde entier

Environ 200 millions de personnes parleraient une langue turcique à travers le monde. Ces langues ont les mêmes harmonies, les mêmes caractéristiques phonétiques ainsi que les mêmes étymologies. Majoritairement, leurs locuteurs sont issus des régions d’Asie centrale.

De nombreuses minorités vivent également dans des pays plus éloignés comme en Russie, en Sibérie notamment. C’est le cas des Dolganes, un peuple sibérien qui ne représente pas plus que quelques milliers de membres. La Chine est également un territoire qui comprend environ 12 millions de locuteurs turcophones : les Ouïhgours. Ce peuple musulman du Xinjiang est actuellement réprimé par le régime chinois. Le président Erdogan, qui s’affirme comme défenseur des peuples de langue turcique dénonce un traitement intolérable des Ouïhgours par Pékin.

Ankara défend également les intérêts de population d’origine turque ou turcophones. C’est le cas de la République Turque de Chypre du Nord qu’elle est la seule à reconnaître. Mais quels sont les intérêts réels incitant la Turquie à développer une politique de la langue depuis quelques années ?

Stratégie économique payante pour la Turquie

Cette stratégie permet de tisser des liens politiques et stratégiques forts avec des voisins historiques. Le conseil turcique est un véritable exemple de relations établies entre la Turquie et certains locuteurs turcophones (Ouzbékistan, Kirghizistan, Kazakhstan et Azerbaïdjan). Cette organisation, qui fut fondée en 2009, permet une coopération étendue sur certains domaines. Ankara a ainsi pu tisser des liens économiques, politiques et sportifs particuliers avec les pays précédemment nommés. Le président Erdogan a également encouragé, le 20 mai dernier, les pays membres à accueillir son protégé chypriote au sein du conseil.

Ankara adopte une approche électorale efficace

La coopération du monde turcophone participe également à des objectifs de politique intérieure poursuivis par Ankara. Cela suscite en effet une nostalgie d’un empire Ottoman qui unissait les peuples par-delà les frontières actuelles de la Turquie.  Cela permet, en conséquence, de susciter un attachement aux valeurs turques traditionnelles auprès d’une diaspora de près de trois millions de membres en Union Européenne. Le président Erdogan fut ainsi très largement conforté politiquement par les Turcs d’Union Européenne lors des élections présidentielles de 2018. Ce rayonnement est donc un moyen de renforcer une image favorable du mouvement politique du président actuel. Ce n’est donc absolument pas un hasard si le président Erdogan, alors candidat, est venu faire campagne en Europe.

La Turquie s’affirme comme puissance régionale

Le développement d’une politique des langues turciques permet enfin à Ankara de développer un réseau de rayonnement international et de se positionner ainsi comme une puissance régionale. Perçue comme un pont entre les différentes aires culturelles du monde, la Turquie entend ainsi passer de carrefour du monde à centre culturel, politique et économique majeur. Devenir un protecteur de minorité turcophones et mener une rapprochement politique turcique s’inscrit donc dans un objectif de rayonnement global et d’affirmation de puissance. La Turquie joue ici la carte de l’autonomie et de l’indépendance diplomatique et militaire dans une zone géographique complexe. Le pays se positionne ainsi comme un parrain régional à même de concurrencer l’influence arabe du Golfe Persique, de l’Iran et même de la Russie au Moyen-Orient et en Asie centrale. Ankara a de l’ambition et compte bien le montrer.

Sources :

-Site Web du conseil turcique : https://www.turkkon.org

-“La chambre de Commerce et d’Industrie turque est fondée sous le toit du Conseil turcique”,TRT, 17 mai 2019 (https://www.trt.net.tr/francais/turquie/2019/05/17/la-chambre-de-commerce-et-d-industrie-turque-est-fondee-sous-le-toit-du-conseil-turcique-1203161)

-“L’Asie centrale, une région turque ?”, Novastan, 29 mars 2017, (https://www.novastan.org/fr/kirghizstan/lasie-centrale-une-region-turque/)

 

 

About Harold MICHOUD

Harold Michoud est étudiant de Grenoble Ecole de Management et effectue une poursuite d'étude en géopolitique au sein de l'IRIS SUP'. Il s'intéresse particulièrement à la Turquie et au Khorasan.

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