Fédéralisme et minorités ethniques : le casse-tête népalais

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Le 9 mai dernier, les partis politiques népalais signaient un accord en vue de l’adoption d’une Constitution pour le pays. Assez largement motivée par le séisme dévastateur qui avait coûté la vie  à plus de 8 000 personnes et dans un esprit d’union nationale, cette décision était jugée comme historique par les observateurs dans ce pays à la vie politique tumultueuse. Deux enjeux symbolisent l’ampleur de la tâche qu’il reste néanmoins à accomplir : la question du fédéralisme et le pluralisme ethnique du pays. 

Le Népal, avec un IDH de 0,428 (138 sur 169) fait face à de nombreux défis en matière de développement.
Le Népal, avec un IDH de 0,428 (138 sur 169) fait face à de nombreux défis en matière de développement.

Signe s’il en est que la question est sensible, le 24 août 2015, huit policiers ont été tués dans l’ouest du pays par des opposants au projet de Constitution, poussant le gouvernement à instaurer un couvre-feu et à envoyer l’armée. Pour beaucoup de manifestants, la création d’un Etat fédéral composé de sept provinces, tel que cela est prévu la nouvelle Constitution, aboutira à des tracés frontaliers défavorables aux minorités ethniques. La crainte des manifestants est d’autant plus forte que l’oppression des minorités fait figure de leitmotiv dans l’Histoire du Népal. Ainsi, après avoir été tenu d’une main de fer pendant plus de deux siècles par deux dynasties royales hindoues (les Shah et les Rana), imposant un système de castes et un hindouisme conservateur, le pays doit composer avec le régime des Panchayat entre 1960 et 1990. Si la période correspond à une relative modernisation du pays, le régime autocratique royal doit céder en 1990 face aux aspirations démocratiques populaires. Les deux partis qui remportent les élections de 1990 (le Parti népalais du Congrès et le Parti communiste) se distinguent par leur incapacité à engager des réformes et à réduire les inégalités favorisant ainsi l’insurrection maoïste qui sévit de 1996 à 2006, provoquant la mort de 13 000 personnes. La frustration des minorités ethniques, privées de pouvoir au profit des castes hindoues, explique en grande partie le succès de l’insurrection communiste. Ses membres ont d’ailleurs été les premiers à distiller l’idée d’un fédéralisme ethnique (ce qui constituait un argument de choix pour attirer les minorités dans la guérilla).  L’entente des maoïstes avec les partis politiques népalais marque le début de la République démocratique fédérale, instaurée le 28 mai 2008.

Si les principaux partis politiques népalais s’accordent aujourd’hui sur la nécessité d’une réforme du système fédéral, les avis divergent quant à la méthode à employer. 

Ainsi, aux adeptes d’un fédéralisme ethnique (à une ethnie correspond une province), s’opposent les défenseurs d’un fédéralisme qui reposerait sur des réalités économiques. Dans ce dernier cas, une province obéirait à un découpage allant du nord au sud et associant de façon plus ou moins complémentaire des espaces de montagne à des espaces de plaine. Dans cette opposition chacun se renvoie la balle. Les opposants au fédéralisme ethnique déplorent ainsi la mise en péril de l’unité du pays tout en étant accusés de vouloir conserver des privilèges historiques en empêchant une meilleure répartition des pouvoirs.

Sans présager de l’évolution future, il semble difficile d’envisager un fédéralisme ethnique viable tant le Népal s’apparente à un mille-feuilles dans la répartition de ses populations. Les Madeshi, les Tharu, les Sherpa, les Gurung ne sont que quelques unes de la cinquantaine de minorités ethniques que compte le pays. Regroupant 81% de la population, l’hindouisme est concurrencé par des minorités bouddhistes, musulmanes et même chrétiennes. Si le népali fait office de langue officielle, le hindi reste largement privilégié dans les plaines tout comme plusieurs langues minoritaires. Espérer atteindre un découpage territorial obéissant à une répartition parfaitement homogène des populations semble donc assez illusoire. Pour ne prendre qu’un exemple, la région du Teraï, le poumon économique du pays, est le théâtre de l’affrontement, parfois violent, entre les Madeshi historiquement venus d’Inde et les Tharu, ethnie la plus ancienne et majoritaire dans la région, chacun revendiquant la création de son État. S’engager dans la voie d’un fédéralisme ethnique comporte donc le risque de voir se mettre en place un engrenage sécessionniste.

Si l’on ajoute au projet de Constitution le défi de la reconstruction suite au séisme d’avril 2015, la classe politique népalaise est bel et bien attendue au tournant.

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