Négocier l’environnement: une arme diplomatique intemporelle

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De tout temps, l’environnement endossa le rôle de facteur primordial au sein des conflits. Avec la récente prise de conscience des effets de l’Homme sur la nature, certains gouvernements, groupes ou individus ont entre leurs mains un outil de négociation qui ne cesse de prendre de la valeur. Revenons ensemble sur le caractère stratégique de ces éléments qui nous entourent.

Négocier l’environnement: une arme diplomatique intemporelle
Avec environ 37,000 tonnes de pétrole déversées en mars 1989 aux abords de l’Alaska, l’Exxon Valdez est considéré comme l’un des pires accidents pétroliers de l’histoire.

L’environnement comme arme stratégique

Des Romains dispersant du sel sur les landes carthaginoises (dans un but d’infertilité) aux essais nucléaires français dans l’océan Pacifique, les exemples de dégradation environnementales ne manquent pas. Durant les conflits, d’autant plus, la préservation de l’environnement perd-elle de sa valeur. Elle prend alors  l’allure d’atout militaire ou de vulnérabilité, selon le colonel Richard W. Fisher. Ce dernier en cite l’exemple manqué des États-Unis, testant la création de chauves-souris transporteuses de bombes. Ceci prit place durant les années 40, dans la zone désertique au sud-ouest du pays.

L’atteinte à l’environnement prend ainsi différentes formes : stratégiques ou symboliques, délibérées ou non intentionnelles, en période de conflits ou de paix. Daniel M. Schwartz en identifie huit. Parmi elles, nous pouvons citer la destruction stratégique de puits pétroliers par Saddam Hussein en 1990. Il ordonna leur explosion à des fins de crédibilité internationale ; telle une preuve de son sérieux dans l’exécution de ses menaces. La marée noire générée par la chute du pétrolier Exxon Valdez en Alaska, ainsi que les effets collatéraux de la guerre, sont une illustration de dégradations non intentionnelles.

Terrorisme environnemental

Parmi ces huit catégories, seules deux sont qualifiées de terrorisme environnemental. Dans les deux cas, l’usage délibéré de la menace a pour ambition d’engendrer chez l’opposant la peur des répercussions écologiques de l’action en question. Elle ramène ainsi l’environnement au stade de victime et non de dommage collatéral. La première, en temps de paix, peut être illustrée par le cas des Galápagos, en 1995. Irrité par une limite imposée à la culture de concombres de mer, un groupe de pêcheurs prit en otage la Darwin Research Station. Il y menaça la survie de tortues à l’espèce menacée. Pendues, mutilées ou torturées, 85 d’entre elles furent tuées.

Le cas du FSO Safer

La deuxième, en temps de guerre, reflète une actualité plus récente : celui du FSO Safer au Yémen. Détenu par les Houthis, ce pétrolier avait vu, en mai 2020, s’engouffrer de l’eau dans sa salle des machines. Ancré à 60 km du port Al-Hudaydah, il est aujourd’hui menacé d’explosions. Il attira l’attention de la communauté internationale pour ses possibles répercussions humanitaires, environnementales et commerciales. En effet, la décharge de 1,1 million de barils dans la mer Rouge menace les 126,000 pêcheurs vivant de ses ressources maritimes. Elle est un danger pour les 24 millions de Yéménites nécessitant l’apport d’aide internationale et perturberait les échanges internationaux sur l’une des principales voies de navigation.

Un déversement toucherait également les usines de désalinisations, les terres agricoles et la qualité de l’air de l’Arabie Saoudite. Ces dernières informations sont utilisées comme leviers de négociations par les Houthis, notamment dans le cadre du conflit régional se déroulant au Yémen. Avec la baisse du prix du pétrole (amenant la valeur du cargo à 40 millions de dollars), le pétrolier perdit près de la moitié de sa valeur. Les Houthis décidèrent donc d’ouvrir l’accès aux experts de l’ONU, ce 12 juillet, pour enclencher les réparations nécessaires. Cependant, depuis le 24 juillet, l’ONU attend les permis nécessaires pour lancer la mission.

L’environnement et l’opposition de discours

L’environnement et les conséquences de sa détérioration sont aujourd’hui considérés comme part intégrante de chaque conflit. Ainsi, les discours opposés qui leur sont attachés se voient-ils entrer en compétition et offrent aux différents partis de déformer les faits à leur avantage. Les vacuums d’informations sur le sujet, le manque de data, les biais conscients ou non des observateurs et les manquements légaux, sont autant d’opportunités d’utiliser l’environnement contre ses adversaires. Politisé, celui-ci est ensuite utilisé pour dénoncer les actions ennemies et leurs conséquences. Ceci à des fins de détournement de l’attention, loin de ses propres répercussions environnementales.

Le débat du Conseil de Sécurité de l’ONU, en 2018, portant sur la sécurité climatique, en fait l’illustration. Moscou, y dénonçait alors le silence émit sur les conséquences environnementales des bombardements de Yougoslavie, Syrie et Libye par des coalitions de pays en provenance de l’ouest. La Russie oriente ainsi la discussion hors du conflit syrien et de ses conséquences.

Sources

The Environment and Military Strategy. Colonel Richard W. Fisher, USAFR
Environmental Terrorism: Analyzing the Concept. Daniel M. Schwartz, Journal of Peace Research , Jul., 1998, Vol. 35, No. 4
The weaponisation of environmental information in the era of fake news. Conflict and Environment Observatory, May 16, 2019
Using the Environment as a Weapon. Lyz Hoffman, Santa Barbara Independent, Novembre 2013
Au large du Yémen, un pétrolier risque de déverser sa cargaison dans la Mer Rouge.La Croix, Jean-Baptiste François, juillet 2020
Yemen: Decaying oil tanker in Red Sea threatens disaster.BBC News, 15 juillet 2020
Saudi Arabia calls for international action over decaying Red Sea oil tanker.Arab News, juillet 2020

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Gabrielle FRANCK

Gabrielle FRANCK est étudiante de niveau master, poursuivant un double diplôme «International Relations and Politics and Public Administration» dans les universités partenaires Charles (Prague) et Konstanz (Allemagne).

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