Une partie de billard à trois bandes : la Russie, l’Arabie saoudite et les États-Unis en pleine crise pétrolière (1/3)

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Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’épidémie de Covid-19 devrait entraîner une chute historique de la demande mondiale de brut. La contraction pourrait ainsi atteindre les 9,3 millions de barils par jour (b/j) en moyenne cette année. Devant cet effondrement, les pays producteurs se sont entendus le mois dernier sur une baisse presque équivalente de 9,7 millions de barils. Cet accord est historique à plus d’un titre. D’une part, il porte sur un volume de réduction sans équivalent dans l’histoire des marchés pétroliers. D’autre part, et pour la première fois, c’est l’ensemble des pays producteurs de la planète qui se sont entendus sur une réduction de la production. Comment expliquer cet accord historique ? Quels en sont les enjeux pour les acteurs principaux, à savoir la Russie, l’Arabie saoudite et les États-Unis ?

 

Partie 1 – Entre guerre des prix et coopération mondiale : la position délicate de la Russie face à la crise pétrolière

Devenue deuxième producteur mondial de brut (11,5 millions b/j), la Russie joue un rôle central pour la stabilité des marchés pétroliers. La politique russe fait face cependant à des choix difficiles dans le contexte épidémique actuel. Préférant d’abord jouer sa carte seule, Moscou s’est finalement tournée vers ses partenaires de l’OPEP pour tenter de stabiliser les prix.

“OPEP +” : un intérêt diplomatique plutôt qu’économique

Rosneft et son président Igor Sechin ont toujours été très sceptiques quant au bienfait de l'accord avec l'OPEP.
En pleine crise du Covid-19, les producteurs russes se sont longtemps opposés à tout accord contraignant avec l’OPEP.

Confrontée à l’arrivée massive du pétrole de schiste américain, la Russie signait en décembre 2016 avec l’OPEP et une poignée d’autres pays l’accord « OPEP+ »*. Cet accord visait à réduire la production d’environ 1,5 million de barils par jour. Cette baisse fut ensuite étendue à 1,2 million de barils supplémentaires stabilisant les prix autour des 60 dollars l’unité.

Pourtant, si économiquement l’OPEP+ a connu des succès, son application fut largement critiquée par les compagnies russes. Ce fut notamment le cas de Rosneft et de son président Igor Sechin qui jouit d’une influence considérable à Moscou. Pour les producteurs russes, en effet, réduire la production conduisait à maintenir un prix élevé du baril. Or, ce niveau de prix permettait aux producteurs de bruts non-conventionnels américains de rester sur le marché. Les producteurs russes ont ainsi vu leurs parts de marché s’effriter alors même que leur prix d’équilibre** était nettement plus compétitif.

En outre, les compagnies russes doivent faire face à un manque de flexibilité pour réduire leur production. Situés majoritairement en Sibérie, les champs pétroliers ne peuvent en effet arrêter leur production sans endommager les infrastructures pendant l’hiver. A cela s’ajoutent également les problèmes sociaux posés par la fermeture des puits dans des régions éloignées des bassins d’emploi.

Ce ne sont donc pas les avantages économiques qui ont primé dans la décision du gouvernement russe mais bien des considérations diplomatiques. L’accord OPEP+ permettait ainsi à Moscou d’opérer un rapprochement stratégique avec Riyad. Pour Vladimir Poutine, il s’agissait de conforter l’image de la Russie comme puissance stabilisatrice au Moyen-Orient. Comme souvent, la politique énergétique a servi ici de levier à Moscou pour faire avancer son influence dans la région.

 

L’effondrement de l’OPEP+ en mars 2020

Le gouvernement russe se retrouva donc tiraillé entre des intérêts diplomatiques d’un côté et l’hostilité des compagnies pétrolières de l’autre. Or, si cette tension fut relativement mise sous le tapis pendant trois ans, elle prit une nouvelle tournure avec la pandémie du Covid-19. D’un côté, Moscou ne souhaitait pas mettre fin à l’accord « OPEP+ ». La Russie proposait ainsi de renouveler simplement les baisses de production décidées lors des accords précédents. D’un autre côté, le gouvernement russe ne pouvait ignorer l’hostilité de ses compagnies nationales devant un effort supplémentaire de réduction.

C’est pourquoi Moscou s’est opposée à la proposition saoudienne de réduire drastiquement l’activité entraînant de facto l’explosion de l’OPEP+ en mars dernier. La Russie pouvait d’autant plus se permettre ce type de position qu’elle possédait, selon elle, suffisamment de marges pour résister à un effondrement des prix. Les compagnies russes bénéficient en effet de coûts de production assez bas et sont relativement peu endettées. De même, les recettes pétrolières ne contribuent qu’à hauteur de 40% du budget fiscal contre 80% pour les saoudiens. Les réserves de change sont elles aussi suffisamment abondantes (570 milliards de dollars) pour servir d’amortisseur à la crise. Enfin, la chute des prix devait permettre de liquider les producteurs non-conventionnels américains.

Le revirement russe et ses conséquences

Moscou abordait donc plutôt sereinement la guerre des prix déclenchée après l’expiration de l’accord « OPEP+ ». Pourtant, un mois après, le gouvernement russe acceptait de participer à un grand accord international visant à réduire la production de 9,7 millions de barils par jour. Comment expliquer ce revirement ?

Deux raisons peuvent être avancées. Tout d’abord, Moscou a subi des pressions diplomatiques importantes de la part de ses partenaires du G20 afin de stabiliser les prix. Pour le gouvernement russe, il s’agit de montrer qu’il est un acteur responsable sur la scène internationale. Plusieurs de ses alliés, comme le Venezuela ou l’Iran, ont également appelé Moscou à revenir à la table des négociations.

De plus, les compagnies russes ont progressivement levé leurs réticences devant l’ampleur du choc crée par la pandémie. Ainsi, leur optimisme de départ se fondait sur la croyance que cette épidémie ne durerait pas dans le temps. Or, la lente reprise de l’activité en Chine montre que le retour à la normale sera long. Dans ces conditions, les prix bas risquaient de dissuader toute décision d’investissement dans des nouvelles capacités. Pourtant, ces investissements sont essentiels pour maintenir un niveau de production stable dans les années à venir. En effet, les champs aujourd’hui en exploitation sont bien souvent arrivés à maturité et commencent à décliner.

Ce problème est d’autant plus important que les réserves encore disponibles sont situées dans des zones plus coûteuses à exploiter. Ceci est particulièrement vrai pour l’Arctique. Les compagnies russes doivent ainsi attendre un renchérissement des prix avant d’exploiter ces réserves. Or, prise entre le déclin des champs matures (brownfields) d’une part et l’absence d’investissements dans de nouveaux champs (greenfields) d’autre part, la Russie risquait de voir sa production rapidement décliner.

Dans ces conditions, les pressions diplomatiques et les incertitudes sur la demande ont eu raison des réticences des compagnies russes à diminuer la production. Le nouvel accord pose néanmoins des difficultés quant au partage du fardeau entre les compagnies pétrolières mais aussi entre les régions productrices. Moscou aura donc des choix cornéliens à faire et ce dans un contexte de grande incertitude pour son industrie pétrolière.

 

*L’OPEP+ se compose des pays de l’OPEP (Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Irak, Iran, Koweït, Venezuela, Equateur, Algérie, Libye, Nigeria, Guinée équatoriale, République du Congo, Gabon, Angola) et des pays non-OPEP (Brunei, Azerbaïdjan, Bahreïn, Oman, Kazakhstan, Malaisie, Soudan, Soudan du Sud, Mexique et la Russie).

**Le prix d’équilibre est le prix du baril de pétrole permettant à l’entreprise de commencer à réaliser un profit.

 

Sources :

Vitaly Yermakov et James Henderson, « The New Deal for Oil Markets: implications for Russia’s short-term tactics and long-term strategy », The Oxford Institute For Energy Studies, 13 avril 2020.

Marlène Laruelle, « La politique arctique de la Russie : une stratégie de puissance et ses limites », Notes de l’IFRI, mars 2020.

Francis Perrin, « Pétrole : le nouvel accord de l’OPEP+ peut-il faire remonter les prix ? », IRIS, 16 avril 2020.

Henry Foy, « Russian oil groups wrangle over Opec deal », Financial Times, 17 avril 2020.

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Quentin PARES

Quentin Pares est diplômé d’un Master 2 de Grenoble Ecole de Management (GEM) et est étudiant à l’IRIS. Il est spécialisé dans les questions énergétiques et d'économie internationale.

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