Elections présidentielles en Côte d’Ivoire (1/4) : contexte politique et montée des tensions

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“Les élections, si elles sont lieu dans ces conditions-là, j’ai bien peur que nous allions vers un conflit post-électoral à nouveau en Côte d’Ivoire”, a déclaré Marcel Amon Tanoh, l’ancien ministre ivoirien des Affaires étrangères, le 3 octobre à l’AFP. Le premier tour des élections en Côte d’Ivoire est censé avoir lieu le 31 octobre. Le climat est cependant particulièrement tendu entre le parti au pouvoir (Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix, RHDP) et l’opposition (PDCI, Parti Démocratique de Côte d’Ivoire et FPI, Front Populaire Ivoirien), qui réclame le report des élections.

Elections en Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara
Alassane Ouattara, candidat à un 3e mandat aux élections présidentielles en Côte d’Ivoire

Le processus électoral cristallise les tensions en Côte d’Ivoire depuis plusieurs mois déjà

Depuis plus d’un an, Alassane Ouattara, président sortant, prépare méticuleusement sa succession. Le processus électoral semble verrouillé par différents leviers, qu’ils soient médiatiques, juridiques, politiques ou financiers. Les journaux appartenant au RHDP (Fraternité Matin, Le Jour) abusent de la titrologie pour valoriser les actions gouvernementales. La Commission électorale indépendante (CEI), en charge du bon déroulement des élections, est, quant à elle, contrôlée par la majorité au pouvoir. L’acharnement judiciaire envers les opposants politiques constitue un autre facteur de crispation de la scène politique ivoirienne.

L’exaspération de la population est particulièrement palpable face à un paysage politique où la corruption et les fraudes (bourrage des urnes en 2018 lors des dernières élections municipales) occupent les esprits. A tout cela s’ajoute aussi, l’incapacité des vieux éléphants de la politique ivoirienne à passer flambeau à la jeune génération. Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Ggabo s’opposent depuis plus de 30 ans lors des élections présidentielles. Ils alimentent ainsi le souvenir des crises passées qui ont fait plus de 3 000 morts, dans une société où les moins de 25 ans représentent 75% de la population.

La candidature d’Alassane Ouattara largement remise en question

Elu en 2010 puis réélu en 2015, Alassane Ouattara a annoncé en mars qu’il renonçait à briguer un troisième mandat. Après le décès de son dauphin, Amadou Gon Coulibaly,  il s’est cependant proclamé candidat en août. L’opposition estime que la candidature d’Alassane Ouattara n’est pas conforme à l’article 55 de la Constitution, selon lequel le Président ne peut être réélu qu’une seule fois. A l’inverse, pour le Conseil Constitutionnel, l’adoption d’une nouvelle Constitution en 2016, a remis à zéro le compteur des mandats du Président actuel.

Sur 44 candidatures, seules 4 ont été jugées recevables par le Conseil constitutionnel pour les élections présidentielles. Guillaume Soro et Laurent Gbagbo, ont donc été contraints d’apporter leur soutien à Henri Konan Bédié (PDCI). Malgré l’intervention de la Cour africaine des droits de l’homme, les deux absents n’ont pas été réintégrés sur les listes électorales et les poursuites judiciaires contre eux n’ont pas été effacées des dossiers de candidatures. Leur condamnation à 20 ans de prison dans l’affaire dite du « braquage de la BCEAO » et pour détournement et blanchiment d’argent sont donc maintenues.

L’éventuel report des élections anime le débat politique

L’opposition demande aujourd’hui le report du scrutin en Côte d’Ivoire. Le PDCI, le FPI revendiquent la dissolution de la CEI et du Conseil Constitutionnel avant toute élection. Ils souhaitent également organiser un audit des listes électorales pour écarter tout risque de fraude. Le coronavirus a de surcroît profondément bouleversé l’obtention de la Carte nationale d’identité (CNI) nécessaire pour voter. C’est finalement avec un simple certificat de nationalité que les Ivoiriens ont pu obtenir leur carte d’électeur. Certaines fraudes ont été détectées au Nord de la Côte d’Ivoire, où le RHDP bénéficie d’un large appui électoral.

L’appel à la « désobéissance civile » de l’opposition signe l’échec de la politique de réconciliation mise en œuvre depuis quelques années. Le spectre des crises passées agit comme un garde-fou sur la vie politique locale jusqu’à présent. La victoire d’Alassane Ouattara pourrait cependant déboucher sur une crise post-électorale. Le Président souffrirait d’un déficit de légitimité de par la Constitution et le risque accru de fraudes électorales. Le pays serait alors difficile à gouverner. Plus de 7 millions électeurs se rendront dans les urnes le 31 octobre prochain pour décider de l’avenir du pays.

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Laura LeBihan

Laura Le Bihan est étudiante à Dauphine en Master 2 Affaires publiques. Passionnée par la géopolitique et plus particulièrement par l’actualité du continent africain, elle a travaillé en ambassade et pour le Ministère des Armées Français en Côte d’Ivoire.

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